Yom Kippour est passé, nous sommes encore en vie. Dieu n’a pas encore écrit notre nom dans le livre de la mort, nous sommes encore en vie.
Pour ceux qui lisent ce texte, qui sont encore vivants en ce jour, pour ceux qui y croient au moins, se pose la question de la réussite du pardon de Dieu. Dans le judaïsme, la période qui chemine vers Yom Kippour est un temps de remise en question, mais aussi de stress, car c’est dans cette période que Dieu décide si nous vivrons ou non l’année qui suit. Pour cela, il écrit simplement notre nom dans l’un des deux livres qu’il a à sa disposition : celui de la vie, celui de la mort. Le fait d’avoir passé sans encombre le jour du jugement prouve que nous n’étions pas inscrits dans le livre funèbre l’année précédente et que, peut-être, nos doléances ont permis une autre heureuse inscription dans le livre de la vie. Mais est-ce que ce sont nos seules actions qui ont influencé Dieu dans son choix ? Notre survie, ou plutôt la réussite de ce test prouvent-elles que nos agissements tout au long de l’année étaient légitimes ? La victoire justifie-t-elle les actions qui y ont mené ?
La question de la légitimité de nos actes occupe une place particulière dans le judaïsme, au travers de nos histoires traditionnelles, de nos contes et de nos mythes. La providence étant un concept théologique, on pourrait penser que celui qui triomphe, celui qui possède ou celui qui réussit est dans le juste. En y regardant de plus près, la spécificité juive offre une optique bien différente. Tout d’abord, et cela depuis l’édification du Talmud, c’est-à-dire après la destruction du second temple, le peuple juif n’écoute ni la grâce divine, ni ceux qui pourraient la traduire. Celui qui se croit prophète après la période prophétique, est assimilé dans le judaïsme à l’enfant, au sot ou au rêveur. Ni la réussite, ni les signes divins qui la présagent ne suffisent à prouver la légitimité des actions entreprises par le juif. Celui-ci doit entreprendre lui-même un travail de justification.
Alors soyons clairs et entrons dans le vif du sujet. Votre réussite militaire ne prouve en aucun cas la légitimité de votre guerre.
Les héros de nos histoires ont gagné par leur tête, par leurs idées, par la postérité de leur parole. Ce n’est pas par ses victoires ou parce qu’il savait se battre que David accéda à la royauté et au statut de héros de notre tradition, mais parce que sa poésie toucha Dieu. C’est ainsi que sont consacrés nos héros, c’est ainsi que se construit notre tradition.
Il y a quelques jours, une semaine après Yom Kippour, pour la fête des cabanes, nous avons lu l’Ecclésiaste et écouté Qohelet, cet ancien roi de Jérusalem et descendant de David. Ses premiers mots sont connus, et traduisent la continuité qu’est censée instaurer le jour du pardon : « Vanité des vanités, affirme Qohelet, vanité des vanités, tout est vanité ». À cette maxime, il ajoute : « Quel profit tire l’homme de tout le mal qu’il fait sous le soleil ? Une génération s’en va, une autre lui succède et la terre subsiste ». Un l’ordre qui ne se pense légitime que de s’être établi est voué à la vanité. La violence qui n’a d’intérêt que pour l’ordre qu’elle protège est vanité face au temps qui le détruira.
À vous qui vous pensez bénis des dieux, qui lisez dans vos prouesses morbides et génocidaires la reconnaissance divine, la volonté de Dieu, qui pensez que votre légitimité tient à votre victoire, sachez que votre judaïsme n’est qu’une imposture, et que vous-mêmes n’êtes que le faux-nez d’un impérialisme meurtrier qui justifiait la violence faite à vos aïeux de la même manière que vous légitimez la violence que vous répandez aujourd’hui. La question n’est pas de savoir si vous êtes juif ou non – cela, malheureusement, nous ne pouvons vous l’ôter – mais plutôt : quel judaïsme êtes-vous en train de créer ? Car oui, la providence, la rétribution divine, est bien un concept théologique, mais à nous juifs, elle restait inconnue jusque-là.
Rappelez-vous, dans le judaïsme, la victoire ne fait pas de vous des héros, loin de là. Les plus grands de nos sages n’ont pas connu que la gloire, et Moïse, le plus grand de nos grands, ne vit jamais la terre qui lui avait été promise. Les plus grands sages de notre Talmud mirent en œuvre une révolution qui, plutôt que de renverser le pouvoir, conduisit les Romains à déchaîner leur violence impérialiste contre notre peuple révolté. Ce n’est pas dans la victoire qu’ils sont devenus nos héros, et ce n’est pas par la victoire qu’ils justifièrent leurs actes. La sacralisation de ces personnages vient de leur clairvoyance et de leur compréhension du devoir de transmettre une lumière qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Ce n’est pas une lumière de victoire, de violence ou de pays qui fut transmise, mais une lumière de révolte face à ceux qui nous martyrisaient, une lumière de remise en question de nos propres acquis, de notre propre tradition.
Comme nous le dit Qohelet, la fonction du judaïsme n’est pas de faire triompher un peuple sur un autre, elle n’est pas de conquérir un territoire simplement parce qu’il est en notre pouvoir de le faire. Non, elle est de permettre la continuité de notre transmission pour les générations à venir, de Moïse à aujourd’hui, de Adam jusqu’à ceux qui nous suivront. Qohelet a vu que la royauté juive allait s’estomper, qu’elle n’était pas la primauté de notre tradition, il prodigua donc des maximes, des conseils pour nous sortir de la vanité du royaume, de la vanité de la propriété, de la vanité de la victoire. Des maximes qui, par leur grâce même, sont encore récitées aujourd’hui. Ce vieux roi, par sagesse ou mépris, comprend que son royaume touche à sa fin et nous enjoint à ne pas nous assimiler à des projets qui un jour disparaîtront. Qohelet a compris ce que bon nombre de juifs d’aujourd’hui ne comprennent pas : si le judaïsme lie son destin à un projet politique, que ce projet soit vainqueur ou non, violent ou non, abject ou non, un jour, le judaïsme disparaîtra.
Mais ne faisons pas comme si nous ne connaissions pas les réalisations concrètes du projet dont nous parlons. Car dans le même temps, à quelques jours près, Jabalia est passé, Rafah est passé, Der Yassin est passé, toutes ces horreurs sont passées et nous sommes encore en vie. Le projet sioniste génocidaire continue sa marche funèbre en se justifiant toujours d’être mené par l’armée la plus morale du monde, de représenter le camp du bien et de défendre la veuve et l’orphelin. Nous assistons au même spectacle que Qohelet : « Le juste succombe malgré sa vertu et le vil continue par sa perversité ». L’assassin est vu comme l’humain alors que l’orphelin est pris pour l’assaillant. Qohelet a été témoin du renversement des valeurs, il a vu le fou confondu avec le sage et le sage devenir fou de ne pas être écouté. Par cela, le roi est devenu las, las de tant de corruption, d’injustices et de souffrances, mais surtout las de la répétition de ce cycle.
Mais pour notre part, nous ne le sommes pas las, et de simples maximes aujourd’hui ne suffisent pas. En ces jours de pardon et de remise en question, il nous faut réaffirmer les enseignements que nos anciens ont tiré de nos périls, pour que le judaïsme ne devienne pas que vanité. Bien entendu, d’autres encore que nous sont en jeu, nous ne sommes pas les victimes aujourd’hui, ce n’est pas sur nous que pèse le péril. Mais si nous laissons perpétrer l’injustice, si nous ne combattons pas le mensonge de sa prétendue légitimité, alors nous deviendrons nous aussi vanité.
Nous avons compris que ce n’est que par la délégitimisation des injustes que nous regagnons notre place dans la tradition de nos aïeux que nous œuvrons à perpétuer. Il nous faut ainsi rappeler de manière intransigeante ce qu’est la justice. La justice, c’est la réparation des torts, une réparation qui n’a pas à être demandée en Palestine, mais en Europe. La justice c’est le retour des réfugiés sur leur terre d’origine, une terre qui se rappellera d’eux au travers de l’injustice qui leur est faite. La justice, c’est la fin d’une violence inhumaine ou il n’y a qu’un seul assaillant entouré de peuples qui résistent à sa folie.
Et comme dernière tirade, rendons-nous là où nos rois sont devenus las, vieux et impuissant. Soyons fière de pouvoir le dire nous-même, tout comme la justice : la Palestine vivra, la Palestine vaincra.
Adam Mitelberg

