Une lecture critique de l’ouvrage d’Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias, « Israël-Gaza : La conscience juive à l’épreuve des massacres » (Paris : Les éditions Textuel, 2024) par Yoav Shemer-Kunz, politologue à l’Université de Strasbourg.
Sympathisants de longue date de la cause palestinienne, Benbassa et Attias témoignent de deux ruptures depuis le 7 octobre 2023 : avec le mouvement pro-palestinien, dont une partie est antisioniste (voire antisémite, selon eux) ; puis une rupture avec l’État d’Israël, pris dans une folie génocidaire à Gaza. Ces deux ruptures s’expliquent par l’incohérence d’un courant politique en voie de disparition : le sionisme de gauche.
Ce court ouvrage d’Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias est composé de trois parties principales : traumatismes ; sionismes ; ruptures. Essayons d’analyser ces différentes parties une après l’autre.
Traumatismes : L’amalgame complet entre les juifs de la diaspora et l’état d’Israël
Que les deux auteurs, d’origine juive, souffrent d’un traumatisme profond suite à l’attaque du Hamas, et éprouvent une solidarité très forte avec les Israéliens juifs, c’est une chose. Il s’agit d’un sentiment subjectif que personne ne peut nier. Personne ne peut dire aux gens quoi sentir ou les convaincre que leur sentiment n’est pas réel. Or, affirmer d’une manière objective, comme un fait, que l’attaque du mouvement islamiste Hamas était une attaque antisémite, un « pogrom » mené contre les Juifs parce que Juifs, hors contexte politique ou historique, est simplement faux.
La première partie de l’ouvrage est intitulée « traumatismes » au pluriel, mais il s’agit pourtant d’un seul traumatisme : celui de l’antisémitisme et la Shoah en Europe, et celui du 7 octobre 2023 en Israël – qui est pour les auteurs la continuité directe du premier.
Dans cette partie, les auteurs assument pleinement l’amalgame complet entre les Juifs de la diaspora et l’État d’Israël, et qualifient le 7 octobre 2023 d’attaque antisémite, contre les Juifs « parce qu’ils étaient Juifs », hors de tout contexte. Ce fut donc un traumatisme pour les Juifs, qui a révélé de nouveau « l’ancienne fragilité diasporique ». Ce fut un « nouveau pogrom », en référence aux attaques contre les Juifs en Europe tsariste au début du XXe siècle. Benbassa et Attias affirment que l’attaque du 7 octobre fut « le plus grand massacre de Juifs depuis la seconde guerre mondiale », et même « une nouvelle Shoah ». L’amalgame se prolonge lorsqu’il est écrit que « la menace d’annihilation semblait à nouveau planer sur le peuple juif ». L’attaque du 7 octobre aurait également réveillé l’antisémitisme en France par « l’odeur du sang juif versé par la Hamas ».
Cela dit, vers la fin de cette partie les auteurs veulent tout de même « contextualiser » cette attaque dans l’histoire du conflit en Palestine. Ainsi, la Nakba est mentionnée en passant page 16, avec une note de bas de page que je reprends ici en entier : « ce mot désigne la « catastrophe » que furent, en 1948, la création de l’État d’Israël et l’exil forcé (et sans retour) de plusieurs centaines de milliers de Palestiniens ».
Les auteurs ont choisi de mettre le récit palestinien – la création de l’État d’Israël en tant que catastrophe et nettoyage ethnique d’une large échelle – dans une brève note de bas de page, alors que le récit sioniste – l’idée que l’État d’Israël est le refuge de tous les Juifs du monde – est la thèse centrale du livre, posée comme une évidence. Par ce choix, les auteurs ont clairement choisi la position sioniste. Pourquoi ne pas l’assumer ? Car, en réalité, il ne s’agit pas de la conscience « juive » face aux massacres, mais plutôt de la conscience « juive-sioniste-de-gauche », de ces Juifs sionistes comme Benbassa et Attias, plutôt sympathisants de la cause Palestinienne et contre l’occupation par Israël de territoires palestiniens depuis 1967. En effet, le 7 octobre 2023 et ses suites constituaient une épreuve très difficile pour cette position de l’entre-deux, position peu cohérente qui explique bien ces ruptures, et leur sentiment de solitude et d’abandon par son camp politique.
Sionismes : un mouvement d’émancipation nationale (et un peu colonial tout de même)
Dans cette partie du manifeste, les auteurs nous donnent une synthèse assez équilibrée du mouvement sioniste, en s’attardant sur son caractère émancipateur, sur l’opposition du Bund au sionisme, mais aussi sur la nature coloniale du projet sioniste « qui faisait écho, à bien des égards, aux idéologies coloniales de son temps » et la naissance du sionisme religieux et messianique. « L’exode forcé de 700,000 à 750,000 Palestiniens » est mentionné de nouveau, cette fois-ci dans le corps même du texte qui accompagne la création de l’État d’Israël en 1948. Les auteurs reviennent longuement sur un certain débat inter-sioniste concernant la Cisjordanie, occupée depuis 1967, que le mouvement du sionisme religieux appelle la « Judée-Samarie ». Ils mentionnent aussi les nouveaux historiens israéliens « post-sionistes » et soulèvent la question suivante : « Le sionisme n’a-t-il pas, dès ses débuts, commis une injustice coloniale contre les habitants historiques de la Palestine ? ». Or, ils ne donnent pas de réponse à cette question. Cette partie de l’ouvrage se termine par le processus d’Oslo des années 1990 et son échec. C’est dans ce contexte d’après-Oslo – de la colonisation, la construction d’un mur de séparation et de checkpoints – que le terme « apartheid » apparait pour la première fois dans cet ouvrage par rapport à Israël : « Il n’y a pas lieu d’avoir peur du mot. C’est la réalité qu’il désigne qui doit nous révolter », expliquent Benbassa et Attias.
Non, il n’y a pas lieu d’avoir peur du mot « apartheid », mais on pourrait tout de même l’expliquer un peu. Par exemple, le mur de séparation n’est pas construit « entre Israël et les territoires palestiniens occupés » mais en grande partie à l’intérieur de ces territoires, ce qui justement le rend illégal selon l’avis consultatif de la Cour International de Justice (CIJ) le 9 juillet 2004. Pourtant les auteurs ne donnent pas aux lecteurs cette référence cruciale du droit international. Cela reste une décision néfaste israélienne, un enjeu inter-sioniste. En gros : une mauvaise idée.
Les auteurs dénoncent aussi la loi de « l’État-nation du peuple juif » de 2018 tout en désignant les Palestiniens citoyens d’Israël comme « Arabes d’Israël », et utilisent ainsi la terminologie sioniste israélienne classique. Cela intensifie l’incohérence des propos. Concluant cette partie sur les « sionismes » en pluriel, Benbassa et Attias donnent leur point de vue : « l’histoire longue du sionisme est l’histoire d’une dérive qui, de mouvement d’émancipation nationale, a progressivement dégradé en un ultranationalisme ethno-religieux exclusiviste ». Nous comprenons maintenant pourquoi la Nakba n’était qu’une note de bas de page par rapport à l’idée sioniste d’une émancipation nationale pour le peuple juif. La Nakba survient-elle après cette « dérive » ? On ne sait pas. Les auteurs nous montrent qu’ils connaissent bien les critiques du sionisme ainsi que le narratif palestinien dans ses grandes lignes. Pourtant, ils font le choix de minimiser la nature coloniale du projet sioniste. Dans ce contexte historique inter-sioniste, le sort des habitants historiques de la Palestine jusqu’à 1948 n’est qu’un détail sans grande importance, et l’avenir de la Cisjordanie reste un enjeu politique interne, à résoudre entre Israéliens, et non un sujet du droit international ou une question d’auto-détermination du peuple palestinien.
Après la partie sur les traumatismes et celle sur les sionismes, on arrive à la partie intitulée « Ruptures » dans laquelle Benbassa et Attias indiquent que l’attaque du 7 octobre 2023 et sa suite ont entraîné chez eux deux ruptures majeures dans leur engagement politique.
Ruptures
La première rupture est celle d’un éloignement des deux auteurs de leurs compagnons de lutte en France, depuis le 7 octobre 2023. Ils se sentent trahis par LFI, par exemple, et par d’autres camarades de gauche : « nous admettons ne plus nous reconnaître que partiellement dans une mouvance militante dont nous avons été les compagnons de route. » Ils se sentent abandonnés par certains segments de la gauche, dont la féministe américaine Judith Butler qu’ils attaquent par rapport à ses propos sur la « résistance » palestinienne. Certes, ils ne sont pas les premiers à le faire – mais ils en rajoutent une couche.
Ils expliquent pourquoi ils n’ont participé à aucune manifestation propalestinienne contre le génocide à Gaza : « est-il raisonnable, à la gauche de la gauche, de se déclarer « antisioniste » sans préciser toujours ce qu’on entend par là ? ». Ici, Benbassa et Attias pourraient faire preuve de plus de rigueur en mentionnant non seulement la riche histoire de l’antisionisme, mais aussi l’antisionisme contemporain qu’on retrouve chez les Juifs décoloniaux, par exemple. Or, contre la position antisioniste Benbassa et Attias martèlent : « cet État existe, là où il existe, et des millions de Juifs y vivent. Le réel est là, désormais, obstiné, et c’est lui qu’il s’agit de transformer en profondeur pour que tous y trouvent leur juste place. » Et les millions de réfugiés Palestiniens, alors ? Comme l’écrasante majorité des habitants de la bande de Gaza : est-ce qu’ils existent, eux aussi, réellement ? En tout cas, le droit au retour de réfugiés palestiniens n’est jamais évoqué dans ce livre.
La deuxième rupture est justement contre le massacre des civils à Gaza par Israël. Dans cette partie intitulée « not in our name ? » (pas en notre nom), Benbassa et Attias s’attardent longuement sur leur identité juive, le sens du judaïsme, et l’impossibilité d’accepter les « dizaines de milliers de civils, d’enfants, de femmes, de vieillards, Palestiniens de Gaza assassinés, blessés, traumatisés à vie par un État d’Israël pris de folie meurtrière ». Cela dit, ils se prononcent contre l’usage du terme génocide, « devenu un véritable slogan en France », en s’appuyant sur l’ordonnance de la CIJ du 26 janvier 2024. Or, la note explicative sur cette ordonnance est très sélective, car l’essentiel n’est pas mentionné : que la CIJ estime qu’il y une « risque plausible » d’un génocide à Gaza.
Avec une position sioniste, mais de gauche, le point de vue des Palestiniens revient tout de même dans l’ouvrage – les auteurs affirment que « depuis 75 ans, pour les Palestiniens, c’est une histoire de violence et de déni ». Ils expliquent également la nature disproportionnée de la « riposte » d’Israël suite à l’attaque du 7 octobre 2023.
Pour résumer : une attaque palestinienne antisémite, sans contexte, puis une riposte israélienne justifiée mais qui est allée trop loin. Et si l’attaque du Hamas était, en fait, une riposte à ces 75 ans de violence et de déni de l’État d’Israël ? Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias soulèvent pas mal de questions dans ce livre, mais pas celle-ci.
Yoav Shemer-Kunz, politologue, Université de Strasbourg

