Ciné-Club : Censuré en Israël

« Censuré en Israël » – Le ciné-club Tsedek! lance un nouveau cycle de projection destiné à visualiser les films censurés par l’État israélien. La droite kahaniste, aussi bien que la gauche libérale, censure pour assurer le maintien de la suprématie juive entre la mer et le Jourdain. Du cinéma aux chaînes d’information en passant par l’éducation, les cartes officielles, la recherche scientifique ou l’aménagement du territoire, un vaste appareil est déployé pour maintenir l’hégémonie d’un seul récit qui justifie la colonisation de la Palestine et forge la fierté nationale, creuset du “juif nouveau” que le sionisme aspire à faire naître depuis plus d’un siècle.

Cet appareil repose notamment sur un pilier, la Censure Militaire, une unité de l’armée et des renseignements. Si son action s’est intensifiée avec l’arrivée au pouvoir de la coalition actuelle de Netanyahu, cela ne doit pas faire oublier le caractère structurel de la censure, ni son origine et sa permanence sous le régime israélien. Celle-ci opère en continu depuis sa création sous l’État d’urgence instauré en 1945 par le mandat britannique. À sa fondation en 1948, l’État israélien l’a fait sienne. Elle a depuis permis la fermeture de journaux,  ainsi que l’emprisonnement de rédacteur•trices en chef et de journalistes.
Aujourd’hui encore, que ce soit à la radio, à la télé, dans la presse, ou aux archives, elle gère les informations destinées à être rendues publiques. En effet, la loi oblige les médias à soumettre à cette unité tout ce qui traite de “sécurité” – mais la définition de “sécurité” est pour le moins élastique…et sa définition s’étend sur 6 pages à travers différentes thématiques et sous-thématiques. La censure militaire doit ainsi approuver tous les travaux avant publication et décider si les contenus seront publiés en entier, partiellement, ou censurés. Si la censure est mise en œuvre, les médias sont interdits de le mentionner dans leur publication. En parallèle, elle surveille activement les contenus médiatiques et produit avec l’armée du matériel prêt à être diffusé sur les chaînes d’information. Ainsi, d’un côté, l’armée limite l’accès à l’information du public sur des sujets qui sont au centre de ses intérêts, et de l’autre, elle choisit attentivement comment  il pourra s’informer. La censure ne décide donc pas seulement « de ce qui peut être publié », mais a réellement le pouvoir de façonner la conscience nationale. Israël, seul pays reconnu comme “démocratique” tout en disposant d’une telle institution, n’est pas un État avec une armée, mais une armée avec un État.
La Censure Militaire n’est pas isolée : en Israël, d’autres institutions peuvent prendre le relais. Parmi elles figure notamment le Conseil de critique des films et du théâtre, où se joue une censure artistique, autre héritage colonial du mandat britannique, mise en place dès 1927.
Ce conseil a par exemple pu, au lendemain de la création de l’Etat, mener une campagne de boycott du théâtre yiddish, interdire des films et pièces de théâtre en allemand, limiter la diffusion de films issus des pays arabes. Tout ce qui avait le potentiel de remettre en question le récit sioniste était au mieux surveillé, au pire interdit.

C’est ce conseil qui a censuré Jénine, Jénine de Mohammed Bakri en 2002, accusé “d’induire en erreur les spectateurs”. C’est aussi lui qui en novembre 2024 a averti les directeur•trices des cinémathèques en Israël qu’il leur était interdit de projeter le film 1948 – Remember, Remember Not de Neta Shohani.

La police a aussi son mot à dire : cet été, elle a interdit la projection du nouveau film de Mohammad Bakri Janine, Jenine 2024 et a ordonné la fermeture d’une antenne du parti Hadash, représenté à la Knesset, qui organisait la projection.

En octobre c’est le ministre de la culture en personne, Miki Zohar, qui décide d’interdire une projection de Lyd, de Rami Younes et Sarah Ema Friedland. La projection étant prévue dans un théâtre de Jaffa, son directeur a été convoqué au commissariat et doit désormais faire approuver en avance et avec la police chaque film projeté.

Miki Zohar s’expliqua ainsi : “Le film présente une fausse image délirante dans laquelle des soldats de Tsahal auraient commis un massacre brutal, parle d’une expulsion des Palestiniens de Lod et présente une fausse image selon laquelle la ville de Lod aurait été détruite à cause de l’État d’Israël.”

La censure de Lyd est un voile jeté sur le passé, mais aussi sur le présent.
Les massacres à Lyd (appelée Lod en hébreu), l’expulsion de ses habitant•es et la destruction de la ville par les forces d’occupation tout comme la négation de ces crimes résonnent avec le génocide en cours à Gaza. La campagne génocidaire israélienne se poursuit, et ce malgré un bilan humain sans précédent, l’éclatement au grand jour du deux poids deux mesures des chancelleries occidentales et leur mépris du droit international : malgré la documentation de crimes de guerre et les mandats d’arrêt internationaux, les massacres se poursuivent.

Les discussion sur ces censures “venue d’en haut” ne doivent pas nous faire passer à côté de l’essentiel : l’autocensure et la réticence à tenir un débat critique sur la colonisation de la Palestine, la Nakba, l’expérience des Palestinien•nes de 1948 ou le génocide en cours à Gaza n’est pas un élement nouveau. Ni chez les citoyen•nes israélien•nes juif•ves et ni chez nous.

Que ce soit à travers l’interdiction d’événements, la répression des voix favorables à l’égalité, la présence de porte-paroles de l’armée sur les plateaux, tout est fait pour dissimuler activement des informations au public et faire la guerre à la vérité. Loin d’assurer la sécurité des citoyen•nes israélien•nes comme les sionistes veulent le faire croire, la censure a pour seul objectif la normalisation de la situation coloniale et le maintien de l’apartheid. L’illusion d’une alternance entre  des moments de guerre et des moments de paix, que la paix cesse et la guerre commence avec un tir de roquettes, un attentat suicide, ou le pasage de combattants palestiniens au-dela de la ligne verte s’entretient. Mais la guerre aux Palestinien•nes est une constante. Et le rétrécissement des libertés que connaissent désormais sur les citoyen•nes israélien•nes est le produit de cette permanence de l’état de guerre. La libération collective du sionisme, le démantèlement des institutions coloniales, le respect des droits des Palestinien•nes et la restitution de leurs terres constituent la seule option pour y mettre fin. C’est cette évidence, ainsi que “Le Sionisme est un racisme”, comme le déclare Rami Younes dans un entretien donné à Haaretz, que les Palestinien•nes n’ont pas le luxe d’ignorer, que les Israélien•nes et bons nombre de nos concitoyen•nes refusent de voir, et que le ciné-club Tsedek! met en avant, une projection après l’autre.

Nous vous donnons rendez-vous pour la première projection en France de Lyd le 21 janvier à 20h au Point Ephémère !

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