Communiqué du 5 août 2025
Vendredi 1er août 2025, la France a annoncé geler toutes les évacuations de civil·es depuis la bande de Gaza, à la suite d’une campagne médiatique initiée par le syndicat étudiant d’extrême-droite UNI (Union nationale Interuniversitaire) et relayée par le Journal du dimanche. A l’origine de cette campagne, la révélation de propos tenus sur les réseaux sociaux par une étudiante palestinienne réfugiée en France, notamment des reposts sur X d’une citation d’Adolf Hitler appelant à exterminer tous les Juif·ves, ainsi que des messages exhortant à ce qu’une mort douloureuse soit infligée aux prisonnier·ères capturé·es par le Hamas le 7 octobre 2023. Sciences Po Lille, qui devait l’accueillir, a renoncé à son inscription pour l’année scolaire à venir, et le Quai d’Orsay a accédé aux demandes de l’extrême-droite en annonçant que les dossiers des ressortissant·es gazaoui·es ayant d’ores et déjà été validés seraient intégralement réexaminés.
Cette affaire est révélatrice de ce qu’est devenue aujourd’hui pour l’État français la lutte contre l’antisémitisme : un prétexte pour mettre en oeuvre une politique relevant d’un racisme anti-arabe fondamental, et une manière de pousser toujours plus loin sa complicité vis-à-vis de la politique génocidaire d’Israël. La décision de geler les évacuations depuis Gaza de manière indiscriminée s’apparente à une véritable punition collective envers les Palestinien·nes, qui voient ainsi leurs maigres chances d’échapper au génocide s’amoindrir. En d’autres termes, il s’agit d’une condamnation à mort quasi-certaine pour des centaines de personnes déjà éprouvées par la famine, le manque de soins, les déplacements constants et les bombardements massifs. Comble du cynisme et de la violence administrative, l’étudiante incriminée s’est vue retirer son statut de réfugiée ce dimanche 3 août, et a immédiatement été expulsée vers le Qatar. Cette décision est absurde : quand bien même ses propos seraient condamnables juridiquement, ils ne justifieraient en aucune manière de dénier à leur autrice son statut de réfugiée, de plein droit le sien au regard de la convention de Genève et du génocide actuellement mis en oeuvre contre son peuple par l’État colonial sioniste.
Cette décision met par ailleurs une nouvelle fois en lumière l’hypocrisie abjecte de l’État français, qui prétend se poser en défenseur de la communauté juive face à l’antisémitisme dont seraient porteuses les populations arabo-musulmanes, qu’elles viennent des quartiers populaires ou de la bande de Gaza. Il y a quelques mois, la révélation par Mediapart, StreetPress et Le Monde que des responsables de l’UNI partout en France s’étaient rendus coupables de saluts nazis, de chants négationnistes ou de discours antisémites n’avait suscité aucune réaction de la part du gouvernement. De la même manière, son souci affiché de lutter contre l’antisémitisme n’a pas empêché certain·es de ses membres de reprendre les termes maurassiens “d’Anti-France” ou de “pays réel”, le président de la République de saluer la mémoire de Philippe Pétain, ou Gérald Darmanin, ancien de l’Action française, de faire l’éloge de Napoléon pour avoir su mettre un terme aux troubles à l’ordre public qu’auraient provoqués les Juif·ves par leur pratique de l’usure. Aux yeux du gouvernement, l’antisémitisme est manifestement moins grave et dangereux lorsque son auteur·trice est blanc·he.
Il nous faut ici insister sur un point essentiel : l’antisémitisme ne se réduit pas à la haine des Juif·ves. Le racisme, et donc l’antisémitisme, est une structure sociale basée sur une hiérarchisation des existences, qui part du haut pour s’abattre vers le bas ; autrement dit, il n’est pas possible d’exercer une domination raciste vis-à-vis de personnes appartenant au groupe que l’ordre racial constitue comme dominant. Dans le contexte palestinien, où l’ordre racial est celui qu’impose le suprémacisme juif, ce groupe est celui des Juif·ves. Dès lors, aussi violents que puissent être les propos relayés par cette étudiante palestinienne, aussi manifeste que soit leur caractère haineux vis-à-vis des Juif·ves, ils ne peuvent en aucun cas relever de l’antisémitisme, de la même manière que la haine éprouvée par un Sud-Africain noir vis-à-vis des Afrikaners sous l’apartheid ne relevait pas du racisme anti-blanc.
Comme le souligne l’écrivain Mohammed El-Kurd, un·e Palestinien·ne ne saurait être tenu·e pour responsable du fait que les personnes qui massacrent, affament et colonisent son peuple, qui se filment en train d’humilier des civil·es pour tuer l’ennui, marquent au fer rouge d’une étoile de David leurs prisonnier·ères ou érigent des ménorot avec des débris de bombes pour glorifier la colonisation le font en se revendiquant de la supériorité des Juif·ves. De ce point de vue, la responsabilité de la montée des idées haineuses envers les Juif·ves chez les Palestinien·nes incombe à Israël. A cet égard, notre camp ne peut faire l’économie d’une approche matérialiste rigoureuse de la question de l’antisémitisme, qui permet notamment de comprendre que l’une des conséquence de l’accaparement des judéités par le sionisme à travers le monde est que la détestation légitime que ce dernier provoque retombe in fine sur les Juif·ves.
Celles et ceux qui à gauche contribuent à relayer ces paniques morales initiées par l’extrême-droite, en en acceptant le cadrage et en refusant de prendre en compte leurs conséquences matérielles mortifères témoignent ainsi de leur incompréhension profonde de ce qu’est le racisme, et du rôle délétère que la bourgeoisie radicalisée fait jouer aujourd’hui à la lutte contre l’antisémitisme. Ces postures morales nous désarment face au racisme et au philosémitisme d’État. Est particulièrement révélateur de ce point de vue le contraste entre la rapidité avec laquelle le gouvernement a réagi face à de simples propos rapportés sur les réseaux sociaux, et son indifférence vis-à-vis des discours génocidaires quotidiennement relayés dans les médias mainstream, ou de son peu d’empressement à poursuivre celles et ceux ayant activement participé aux crimes contre l’humanité israéliens depuis près de deux ans, qu’il s’agisse de soldat·es franco-israélien·nes ou d’activistes comme l’avocate Nili Kupfer-Naouri, qui s’était rendue sur le terrain pour empêcher l’acheminement de convois humanitaires vers Gaza.
Face à la gravité de la situation en Palestine, il est absolument nécessaire à court terme d’affirmer le principe d’inconditionnalité de l’accueil des réfugié·es parvenant à fuir le génocide. Pour le faire cesser, il est en outre indispensable de comprendre le rôle néfaste jouée par l’instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme dans l’acceptation des crimes sionistes au niveau international, condition nécessaire à leurs mises en œuvre. Celles et ceux qui après plus de dix-huit mois de génocide continuent à s’y refuser portent à cet égard une responsabilité accablante.
