Couverture du communiqué: Communiqué commun UJFP Tsedek! du 27.11.2025 Panique bourgeoise et racisme décomplexé : La Fabrique sous le feu de la critique réactionnaire.

Panique bourgeoise et racisme décomplexé : La Fabrique sous le feu de la critique réactionnaire



Le 23 novembre dernier, l’hebdomadaire Le Point publiait un article dénonçant la soi-disant dérive idéologique des éditions La Fabrique. Et dans quelle direction ? Vers celle que semblent inexorablement emprunter la gauche-clientéliste-qui-vocifère et les décoloniaux-qui-seraient-les-véritables-racistes : « l’antisémitisme » et le « révisionnisme historique ». Cette enquête n’a aucun intérêt en elle-même, mais elle mérite qu’on s’y attarde tant elle est révélatrice d’une obsession réactionnaire du moment : s’en prendre aux lieux de production d’une pensée critique, notamment celle qui analyse le racisme d’État en France, et la violence du sionisme en Palestine. Les accusations grotesques contre Julien Théry et l’annulation du colloque « La Palestine et l’Europe » des 13 et 14 octobre dernier s’inscrivent dans la même séquence.

Avant toute chose, disons le clairement : cette enquête n’en est pas une. Si elle s’évertue à en adopter la forme en mimant les canons d’un travail sourcé, allant même jusqu’à mobiliser des citations d’auteur·ices de La Fabrique, elle illustre plutôt à la perfection le « cherry picking », procédé par lequel seuls les éléments soutenant une thèse sont retenus, tandis que les autres sont sciemment tronqués et décontextualisés, voire complètement ignorés.

Ainsi, le mot provocateur qu’Andreas Malm adresse à des étudiant·es et par lequel il se réjouit de la destruction des tanks de l’armée israélienne est ici présenté comme une manière de se réjouir des massacres de civils perpétrés le 7 octobre. Pas une ligne, évidemment, sur ses efforts visant à combattre la « théorie du lobby juif » selon laquelle les puissances occidentales seraient contrôlées par Israël et ses soutiens en explicitant la communauté d’intérêts entre les bourgeoisies atlantistes et Tel-Aviv pour comprendre le soutien inconditionnel au génocide. Lorsque les citations ne sont pas tronquées, elles sont juste choisies pour choquer les lecteur·ices dont le bon sens sioniste ne saurait supporter, par exemple, que la création de l’État d’Israël, pourtant fondée sur un nettoyage ethnique massif et la destruction de plusieurs centaines de localités palestiniennes soit qualifiée de « crime contre l’humanité » par Ariella Aïsha Azoulay.

À ces techniques de désinformation dont Le Point est coutumier s’ajoute une accusation particulièrement sordide, celle consistant à faire croire qu’Éric Hazan, fondateur des éditions La Fabrique mort il y a un an et demi, aurait été une figure plus respectable que les personnes qu’il a choisies pour lui succéder et avec lesquelles il a travaillé durant de longues années, Stella Magliani-Belkacem et Jean Morisot. Pour mieux faire mine de dénoncer l’orientation politique de La Fabrique, l’article encense ses derniers livres, comme celui consacré à ses déambulations parisiennes, pour le repeindre en auteur balzacien apprécié jusqu’aux colonnes littéraires du Figaro ! Éric Hazan était pourtant tout aussi radical et intransigeant que ces co-éditeurs, lui qui, avec Alain Badiou, analysait déjà l’instrumentalisation bourgeoise et impérialiste de l’antisémitisme et ses effets sur le champ politique en 2011. Le procédé consistant à bafouer sa mémoire pour calomnier son héritage montre bien la bassesse et le manque d’intégrité dont la rédaction du Point fait preuve en la circonstance.

Un autre élément que l’article présente comme le signe d’une dérive des éditions La fabrique est la place jugée prépondérante d’Houria Bouteldja, dont la personne cristallise − une fois de plus − l’affolement de la presse réactionnaire : deux ouvrages, ainsi qu’une contribution remarquée à l’ouvrage collectif Contre l’antisémitisme et ses instrumentalisations. L’extrait cité par le journaliste mérite que l’on s’y attarde, tant il est révélateur de ce que les chiens de garde de l’ordre établi cherchent à tout prix à préserver: « À chaque fois que le Palestinien résiste, quelle que soit la forme que prend sa lutte, de la plus pacifique à la plus violente, il s’en prend dans les faits à la virginité blanche. C’est là que commence le martyre palestinien et c’est là qu’il doit prendre fin car comment cibler le colon sans atteindre le Juif ? »

L’analyse, certes acérée, n’est pourtant pas inédite. Elle renoue avec une tradition marxiste et anti-impérialiste arabe, qui s’est épanouie en réponse à l’accaparement de nouvelles terres palestiniennes suite à la guerre de 1967. Celle-ci soutient en effet que le drame des Palestinien·nes tient non seulement au fait d’être dépossédé·es de leurs terres et de leur souveraineté, mais que cette dépossession a justement été mise en œuvre par l’État que les puissances occidentales ont abusivement reconnu comme l’héritier politique légitime des victimes de leur propre barbarie antisémite − l’État d’Israël.

Là se trouve le nœud que cherche à défaire Houria Bouteldja, et plus largement, bon nombre de publications du catalogue de La Fabrique. Une situation souvent présentée, par opportunisme politique, comme inextricable, que le journaliste palestinien de Jérusalem-Est annexée Mohammad El-Kurd résume ainsi : « des colons juifs ont volé ma maison, ce n’est pas de ma faute s’ils sont juifs ». L’assimilation entre Juif·ves et sionisme, entreprise aussi bien par le régime israélien que les classes dirigeantes occidentales, rend particulièrement ardue la résistance au colonialisme de peuplement sioniste. S’en prendre à l’idéologie politique israélienne, ce serait ainsi s’en prendre aux Juif·ves.

C’est également ainsi qu’il faut comprendre le dégoût mâtiné d’ignorance que semble inspirer au journaliste la production théorique critiquant la manière dépolitisante dont la Shoah a été constituée dans la mémoire occidentale comme un événement absolument unique, expression d’un mal transcendant et anhistorique, et dont la seule filiation légitime serait un antisémitisme atavique. En l’inscrivant dans un continuum avec les violences coloniales et le développement du capitalisme bureaucratique, des auteurs tels qu’Enzo Traverso ou Zygmunt Bauman élargissent la focale de la généalogie − et donc des responsabilités − de la violence nazie, qu’ils ancrent dans le développement de l’impérialisme européen. Et c’est aux éditions La Fabrique qu’il faut reconnaître le mérite d’avoir diffusé ces recherches auprès du public francophone.

Le malaise, palpable tout au long de la lecture de l’article, atteint son paroxysme lorsque la chercheuse Sylvaine Bulle regrette le succès croissant des publications de La Fabrique auprès de la nouvelle cohorte d’étudiant·es. Elle va jusqu’à regretter que nombre d’entre elles et eux adoptent « le point de vue génocidaire sur Gaza ». Entendre par là : iels ont conscience qu’Israël y commet un génocide. Nous ne pouvons qu’abonder en son sens : le génocide que mène Israël à Gaza depuis le 7 octobre a politisé la jeunesse. Elle est sans aucun doute mieux informée que les générations précédentes, sur le sionisme réellement existant et, pour le dire avec Edward Said, davantage consciente du « point de vue de ses victimes. » L’universitaire déplore que sa position politique soit désormais assimilée à celle « des fachos, des sionistes ». Cela ne manque pas de sel, alors même qu’elle s’exprime dans un hebdomadaire connu pour ses « unes » islamophobes et reproche à La Fabrique d’alimenter la conscience des crimes commis par l’État fasciste israélien. La même Sylvaine Bulle adopte pleinement le narratif israélien des attaques du Hamas en déclarant qu’elles « ne visaient pas à détruire l’appareil sioniste mais sa population ». C’est pourtant ce même narratif, fondé sur l’invisibilisation de la situation coloniale et l’instrumentalisation de l’antisémtisme, qui a légitimé le génocide et donné du grain à moudre à ses négationnistes. Les lecteur·ices jugeront.

Plus que toute autre chose, La Fabrique est accusée de jouer les trouble-fêtes en craquelant le vernis de l’ordre républicain d’après-guerre dont les fondations demeurent structurellement bourgeoises, racistes et impérialistes. Les classes dominantes radicalisées, au-delà de la rédaction du Point, ne sauraient par exemple tolérer que soient analysés les ressorts de la déshumanisation des Palestinien·nes qu’elles privent ainsi de leur droit à résister, ainsi que les dynamiques d’un racisme d’État taillé sur mesure par et pour elles. Si nos camarades sont attaqué·es, c’est précisément parce que leurs publications nourrissent et arment la bataille culturelle et intellectuelle nécessaire à la construction d’une proposition politique à même de s’opposer à la dynamique de fascisation qui touche l’intégralité du monde occidental. Depuis de longues années maintenant, Le Point aura abondamment contribué à cette dynamique, à son médiocre niveau, comme en attestent ses innombrables unes mobilisant à des fins racistes et notamment islamophobes l’imagerie conspiratoire dont la presse d’extrême-droite usait jadis contre les Juif·ves. À cet égard, décidément, certains crachats s’arborent comme des médailles.


Tahya La fabrique !

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