Dans la nuit du vendredi 2 au samedi 3 janvier, les États-Unis ont bombardé Caracas et procédé à l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro. Le bilan humain de cette attaque est d’au moins 80 morts.
Cette agression impérialiste intervient après l’intensification des menées hostiles contre le pays sous le deuxième mandat de Trump, sur un plan tant diplomatique que militaire. Au prétexte infondé de lutter contre le narcotrafic, les États-Unis avaient ainsi bombardé ces derniers mois plusieurs bateaux vénézuéliens, assassinant au moins 115 personnes dont près de 25 pêcheurs. L’administration états-unienne n’a à ce jour jamais fourni la moindre preuve de la présence de drogue sur ces embarcations, ni de l’existence du prétendu « cartel de los soles » censément dirigé par Maduro.
L’hostilité états-unienne envers le Vénézuela remonte à l’élection d’Hugo Chávez en 1998. Les politiques de nationalisation des ressources du pays et de justice sociale mises en place dans le cadre de la révolution bolivarienne étaient en effet jugées inacceptables au cœur d’un continent que l’impérialisme états-unien a toujours considéré comme sa chasse gardée. Sous les mandats de Bush et d’Obama, des millions de dollars ont été dépensés pour soutenir l’opposition de droite vénézuélienne, une politique qui mènera notamment à un coup d’État avorté en 2002. Des sanctions économiques et diplomatiques ont en outre été mises en place dès 2006 par l’administration Bush, puis développées sous Obama et renforcées depuis la première élection de Trump.
Il n’y a pas là de spécificité vénézuélienne. Au cours du siècle dernier, les États-Unis ont eu recours à tous les moyens, des plus insidieux aux plus explicitement brutaux et illégaux, pour exercer leur domination sur l’intégralité du continent, comme en attestent les différentes opérations contre-insurrectionnelles menées par la CIA afin de faire tomber les régimes jugés hostiles à leurs intérêts et les remplacer par des juntes militaires ou des gouvernements d’extrême-droite tels que celui de Pinochet au Chili.
Dans les années 1970, dans le cadre de l’Opération Condor téléguidée par Washington, des campagnes de répression politique conjointes entre les gouvernements dictatoriaux d’Amérique du Sud comme l’Argentine, l’Uruguay ou le Brésil ont ensanglanté le continent. Sans prétendre à l’exhaustivité, il faut aussi mentionner le soutien au mouvement contre-révolutionnaire nicaraguayen des Contras dans les années 1980, sans oublier l’invasion du Panama en 1989 ou la déstabilisation constante de la politique haïtienne tout au long du XXe siècle.
Le fil rouge des interventions des États-Unis en Amérique latine n’a jamais été les droits humains, la lutte contre le narcotrafic ou le terrorisme, mais bien le maintien de leurs intérêts économiques et géopolitiques dans une région perçue comme leur pré carré. En attaquant militairement le Vénézuela, l’administration Trump s’inscrit donc dans la droite ligne de ses prédécesseurs.
Dans ce contexte, les considérations sur la nature du régime de Nicolás Maduro, mobilisées par Trump et ses soutiens politico-médiatiques, aux États-Unis comme dans la plupart du monde occidental, n’ont pas leur place. Au-delà des nécessaires débats à gauche sur le bilan du processus bolivarien et l’évolution des gouvernements de Chavez puis Maduro au cours des 25 dernières années, c’est bien la souveraineté du Vénézuela et sa possibilité de décider de sa destinée qui est visée.
La bourgeoisie blanche vénézuélienne ne s’y est d’ailleurs pas trompée, elle qui par l’intermédiaire de sa représentante Maria Corina Machado, dernière lauréate du prix Nobel de la paix, a annoncé soutenir sans réserve l’opération états-unienne et appelé l’état-major à reconnaître l’autorité d’Edmundo Gonzalez Urrutia en tant que chef des armées. Déjà partisanes du coup d’État de 2002 contre Chávez, les grandes familles industrielles du Vénézuela souhaitent, avec l’appui de Trump, remettre la main sur les profits de la rente pétrolière et reprendre le contrôle des institutions publiques.
Le clivage entre les soutiens et les opposants à l’attaque états-unienne au Vénézuela est donc avant tout un clivage social, de classe mais également de race : dans les manifestations de soutien au gouvernement se trouve une population largement prolétaire et racisée, issue des peuples natifs décimés par la colonisation, et afro-descendants. L’enlèvement de Maduro représente pour la bourgeoisie issue de la classe coloniale espagnole une revanche contre le bolivarisme ; son alignement sur la politique fasciste de Trump s’inscrit dans une volonté plus large de maintenir la suprématie blanche sur l’Amérique latine, qu’expriment également les politiques mises en œuvre par Bolsonaro au Brésil de 2019 à 2023 ou les élections de Katz au Chili et de Milei en Argentine.
Les interventions militaires impérialistes n’ont jamais eu pour intention ni pour effet de répandre la démocratie ou de protéger les droits fondamentaux des peuples qui les subissaient, que ce soit en Irak, en Afghanistan, en Libye ou ailleurs. Mais c’est sans doute la première fois que les États-Unis abandonnent aussi ouvertement toute prétention à le faire croire.
Ce recours à une force brutale et décomplexée, qui s’expose aux yeux de tous·tes sans s’encombrer de justifications morales, est caractéristique de la nouvelle ère dans laquelle le monde est entré depuis le 7 octobre 2023. Le fait que l’ensemble des dirigeants européens, à l’exception notable de Pedro Sánchez en Espagne, applaudisse l’enlèvement de Maduro est à ce titre particulièrement révélateur : une bonne partie de la classe politique exulte de façon obscène à la perspective de la fin du droit international. S’il est clair que son application a toujours fait l’objet d’un deux-poids-deux-mesures, épargnant les grandes puissances et ne s’appliquant qu’aux ennemis désignés de l’ordre occidental, l’abandon officiel de cette référence constituerait à la fois une clarification et un pas supplémentaire en direction d’une barbarie généralisée. Il est dans ce cadre plus essentiel que jamais de reconstruire un mouvement anti-impérialiste à même de s’opposer à la marche à la guerre dans laquelle les bourgeoisies occidentales semblent déterminées à nous engager, et de défendre le principe inaliénable de la souveraineté des peuples face au règne de la force.

