Gravure de Moïse présentant les tables de la Loi.

Pessah 5786. Souviens-toi du souvenir

« Va, je serai avec ta bouche et je t’enseignerai ce que tu auras à dire. » 

Moïse va, prophète parmi les prophètes, avec la bouche ingrate que lui a donnée L’Éternel et les yeux témoins d’un feu qui éclaire sans brûler. Prince, assassin et berger, ayant fui sous la peur d’être connu pour son crime, il retourne en Égypte, la main prête aux miracles. 

Ainsi va-t-il afin de libérer les Hébreux du joug de Pharaon. Nous célébrons chaque année l’expérience de cette libération collective vers un devenir incertain. Par les traditions de Pessah, persiste cette image d’un passé dangereux. Elles sont porteuses non seulement du devenir prophétique de Moïse et de ceux qui le suivent mais plus encore du souvenir des dangers qui les guettent.  

Nous étions esclaves, maintenant nous sommes libres. Souviens-toi que tu as été esclave en Égypte. Souviens-toi que tu as été étranger en terre étrangère. Souviens-toi que D-ieu entend les larmes des affligés. Voilà une chose dans laquelle Il ne peut être seul. 

Pessah célèbre le souvenir du chemin emprunté par la libération, chemin brutal et accablant. 

D-ieu ordonne à Moïse d’aller vers Pharaon, dont Il a Lui-même endurci le cœur de Sa main puissante. C’est à ce cœur impérial que se confrontent le prophète et ses prophéties. Pharaon prive les esclaves du bon sommeil et les assomme de travail, son pouvoir est celui d’un régime immuable. De sa main il fabrique le malheur et ordonne la servitude. Il affermit chaque jour le poids d’être étranger. 

Moïse fait face à un souverain au cœur opiniâtre, refusant d’écouter les requêtes du prophète. Il ignore qu’autour de ce cœur de souverain se dressent les mêmes desseins divins qui l’ont ramené à Pharaon. Souviens-toi que tu as été étranger en terre étrangère.

Les miracles que Moïse présente aux yeux de Pharaon ne l’impressionnent guère ; ses magiciens sont capables de mieux. 

Que croire d’une main divine lorsque sa propre main imite les miracles ? Comment agir autrement, lorsque se présentent devant soi, un homme et son peuple encore trop faibles pour le vaincre ? Que peut un tyran face aux démonstrations prophétiques qui annoncent la chute de son règne ? Croit-il que d’autres démonstrations annuleront la prophétie ? Pharaon est ignorant, il est de celui qui ne met pas même les morts à l’abri car il ne cesse de l’emporter. Il est l’antagoniste du commencement à nouveau, de la main qui pense écrire l’histoire. L’impossible oubli de son règne contient la promesse du souvenir de l’émancipation. 

Moïse répète ainsi les paroles que D-ieu a mises entre ses lèvres tandis que s’organise le labeur de la libération des siens. Les tyrans ne tombent pas d’une seule plaie. Ainsi l’Éternel parle à Moïse de ce cœur étranger ; aussitôt que s’éloignent de son souvenir les souffrances de chaque plaie, Pharaon s’empresse de briser ses promesses. Quelle confiance accorder aux cœurs endurcis des souverains ? 

Souviens-toi du souvenir ; sa parole est une tradition des temps présents. 

La Torah ne connaît ni commencement ni fin. Les promesses qu’élucubrent les faux prophètes semblent aussi fragiles que le pain non levé annonçant le début de l’exil. « Voici, des jours approchent, dit le Seigneur, l’Éternel, et j’enverrai dans le pays la faim, non pas la faim de pain, ni la soif d’eau, mais le désir d’entendre les paroles de l’Éternel. ». Et il est dit : « Ils erreront d’une mer à l’autre, du nord à l’est, pour trouver la parole de l’Éternel, mais ils ne la trouveront pas » (Amos 8,11-12).

Souviens-toi que la rédemption est un éternel à jamais. Chaque année, célèbre le désir de ne pas oublier qu’autant de mains qui tiennent un fouet et sévissent sur les peuples opprimés sont des mains de tyrans. Souviens-toi qu’il y a moins de tyrans que de désir de leur chute. Souviens-toi que Moïse est celui qui fend la mer en autant de chemins qu’il le faut pour qu’un peuple entier s’y engouffre sans certitude.

Souviens-toi chaque année que le sang s’étend sur la terre jusqu’à ce que rien n’y pousse plus et qu’aucun ne puisse étancher sa soif. Souviens-toi du coût de la libération pour que s’ouvre l’histoire. Elle ne saurait appartenir aux lâches et aux fuyants.  La lumière est semée pour les justes (Ps97).

Ce soir, parmi tous les autres soirs du monde, est venu le temps de la chute de Pharaon. Les saveurs dans ta bouche sont autant de mots qu’a prononcés Moïse. Les paroles qu’il nous laisse sont en chacun, le devenir prophétique de la libération.

Souviens-toi qu’en chacun de nous, un devenir égyptien. Souviens-toi que l’esclavage ne se célèbre pas.

Que de paroles vindicatives, si notre souvenir s’éteint, si la place qu’il occupe dans nos agissements présents disparaît, comment croire encore dans les prophéties de Moïse et ses enseignements ? 

La mémoire est plus bavarde que les songes d’un prophète ; prenons un instant, trempons la matza et buvons accoudés. Nous pourrions poser la question autrement, car les prophéties s’élaborent toujours à l’avance ; elles mentent jusqu’à leur réalisation. Le prophète a tort jusqu’à ce qu’il ait raison.

D-ieu fait de même que son prophète ; Il présage un avenir incertain. Lorsqu’Il ordonne à Moïse d’aller vers Pharaon, Il conclut avant d’avoir accompli sa prophétie : « Vous reconnaîtrez que moi, l’Éternel, je suis votre D-ieu, moi qui vous aurais soustrait aux tribulations de l’Égypte » (Ex6,7).

Ibn Ezra, grand commentateur andalou du 12e siècle, comprend que ce verset renferme déjà la promesse de l’exil, de la construction comme de la destruction des Temples, car il n’entend pas les promesses comme nous le faisons aujourd’hui. Abraham ben Meir ben Ezra, lui, entend que dans la complétude parfaite de cette promesse, avant même son aboutissement, il se doit de trouver une promesse et une prophétie qui la dépassent.

La promesse permanente est de celle qui, lorsqu’elle s’accomplit, détruit les liens de ceux qu’elle a unis. Pourquoi D-ieu se doit-Il de professer un événement qui apparaîtra dans la suite même de l’histoire ? Pourquoi ne pas simplement la laisser se poursuivre et permettre à ceux qui la lisent de s’apercevoir des forces divines ? Pourquoi la promesse, si ce n’est pour en amener une autre ? Sûrement, comme le voit Ibn Ezra, pour la promesse elle-même. Celle que nous ne voyons pas, afin qu’elle puisse encore mentir aujourd’hui.

Cependant Nahmanide n’est pas tout à fait d’accord. S’invitent lors de la lecture de la Haggadah, des plaies, l’ouverture de la mer et d’innombrables miracles. Parmi ceux-là, un événement extravagant. Celui-ci, à la différence de tous les autres, n’est pas décrit comme l’action directe de D-ieu. 

Il est dit que lorsque les Hébreux sortirent d’Égypte, quand les esclaves arrachèrent leurs chaînes et quittèrent les lieux de leur oppression, la mer le vit et se mit à fuir, les montagnes bondirent comme des béliers et les timides collines, comme des agneaux. Même si l’agneau bondit peut-être plus haut que le bélier, l’accomplissement de cette prophétie prit au dépourvu mer, montagnes et collines, soit la nature elle-même des choses. Même les montagnes, qui fondent comme cire devant D-ieu (Ps97), n’ont tremblé cette fois qu’au passage de ceux qui se libèrent. Personne ne s’y attend, et plus loin, ce dépassement défie les lois mêmes de la réalité sans que D-ieu ait besoin explicitement de la transformer lui-même. Cette libération, comme toutes les autres, est le renversement complet du fonctionnement du monde que nous ne pouvons percevoir qu’au travers d’un mensonge, d’un discours si peu vraisemblable que même les mers riront de nous. 

Le peuple de Moïse répondit à ses prophéties, à ses mensonges par une forme de surdité ou, tout du moins, un refus de l’écoute causé par leur aliénation : « Leurs esprits ne peuvent entendre parler de libération car ils sont trop enchaînés » (Ex6,9). La parole prophétique leur semblait-elle trop éloignée ? Ou est-elle de l’ordre du dépassement de ce que l’on se figure au matin, de nature tellement forte qu’elle se cache des regards jusqu’à ce qu’elle voit jour ? Tous les fleuves vont à la mer et la mer n’en est pas remplie jusqu’au jour où des êtres la fendent.

Souvenons-nous de la septième et la douzième loi de Maimonides. Rabbi Moïse ben Maimon, dit le Rambam, édifia 13 lois qui définissent la tradition juive et vis-à-vis desquelles tout écart équivaut pour lui à un détournement de la transmission. Parmi elles, deux semblent errantes, si ce n’est plus. « La croyance dans l’avènement du Mashiah et de son ère » et « La primauté de la prophétie de Moïse notre maître », sont les deux lois qui forment un drôle d’écho s’il nous est impossible d’entendre les prophéties. Ces lois, nous précise Maimonides, précèdent déjà la venue du messie. 

Elle n’est pas censée advenir. Elle est hors de l’histoire, jusqu’à ce qu’elle existe. 

La première des prophéties, celle qui a primauté sur toutes les autres, est bien celle de Moïse. La prophétie de la liberté perdure au-delà de celle du messie, au-delà de celle de la fin de l’histoire, qui n’est donc pas encore pour aujourd’hui. Son appel dépasse la fin des temps, tant en importance, qu’en temporalité. Il nous faut alors constamment concourir à son avènement. Et toi alors, ton souvenir fait-il encore vivre la prophétie ?

Laisse-moi la prière en ce premier jour de Pessah : que vienne la fin des temps ; puisse-t-elle mentir encore un peu.

Adam, Rivka et Noah

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