De quoi les émeutes pogromistes à Belfast sont-elles le nom ?

Du 9 juin au 11 juin 2026 et pour la deuxième fois en deux ans, Belfast a été le terrain d’émeutes racistes aux revendications xénophobes, négrophobes et islamophobes. Prenant prétexte de l’agression au couteau d’un homme par un exilé originaire du Soudan, ces émeutes se sont caractérisées par une dimension pogromiste ouvertement revendiquée : ciblage racial, destructions d’habitats, passages à tabac, incendie d’un centre pour exilé·es, etc. En 2024 déjà, à la suite d’un autre fait divers, Belfast était la seule ville du Royaume-Uni en dehors de l’Angleterre à avoir connu des émeutes racistes initiées par des fascistes anglais. 

Depuis l’indépendance de l’Irlande en 1922, l’île connaît une situation de partition, le Nord majoritairement peuplé de descendant·es de colons britanniques refusant d’être rattaché à la nouvelle république. Les tensions provoquées par les discriminations visant l’importante minorité catholique et républicaine culminent dans d’importantes violences à partir des années 1960, entre les groupes irlandais républicains et les autorités britanniques appuyées de milices paramilitaires unionistes aux sympathies fascistes assumées. Si les accords du Vendredi Saint de 1998 ont permis une forme de normalisation relative, avec le désarmement de la plupart des groupes armés et la reconnaissance de droits civiques pour la minorité catholique, l’extrême-droite demeure bien présente sur l’ensemble du territoire. Celui-ci reste par ailleurs largement segmenté, à l’image des centaines de « murs de la paix » érigés par les forces de l’ordre pour délimiter les quartiers unionistes des zones républicaines. 

C’est en partie ce contexte spécifique, sur un espace géographique d’une taille similaire à l’Ile-de-France, qui permet de comprendre l’ampleur des violences de ces derniers jours. 

D’un côté vit une communauté irlandaise, républicaine, favorable à la réunification de l’Irlande, majoritairement de gauche, catholique et non sectaire. Le mouvement des droits civiques qui avait précédé la reconstitution de l’IRA s’était ainsi notamment inspiré de pasteurs protestants africains-américains. Bien que divisées sur de nombreuses questions telles que les relations avec le Royaume-Uni, les politiques d’austérité, la participation aux élections, ou la question du Brexit, toutes les organisations de la gauche républicaine irlandaise ont sans exception unanimement condamné les violences racistes, dont notamment le Sinn Fein, principale parti du “Nord”, et ancienne branche politique de l’IRA-Provisoire. 

Cette position s’explique largement par le passé et le présent d’un peuple ayant connu dans sa chair la racialisation, la colonisation, la ségrégation, et une répression féroce passant par des incarcérations massives, des cas fréquents de tortures ou encore des exécutions sommaires par des milices loyalistes et des agents de la Couronne britannique. Dans les quartiers républicains, les drapeaux irlandais, palestiniens et antifascistes sont omniprésents, et les portraits des martyrs et symboles internationalistes s’affichent sur de gigantesques fresques, notamment à Derry, fief des forces progressistes. 

Le contraste avec les quartiers loyalistes, peuplés à une majorité écrasante par des descendant·es de colons britanniques, est brutal. Dans ces rues flotte l’Union Jack, le drapeau israélien ou l’effigie de Donald Trump. Les murs arborent des slogans islamophobes, anti-irlandais ou xénophobes, ainsi que des autocollants d’organisations politiques, de groupes ultras ou hooligans néofascistes. 

Une partie de la population revendique son appartenance à des courants fondamentalistes du protestantisme, une haine farouche envers l’Irlande et le catholicisme, et plus généralement à l’encontre des populations issues de l’immigration, ou encore un refus des droits élémentaires pour les LGBTQIA+. Principale force politique représentant cette partie de la population nord-irlandaise, le DUP est dirigé par le fils d’un pasteur d’extrême-droite. Bien qu’officiellement dissoutes, l’UVF et l’UDA, deux milices loyalistes, seraient encore en mesure de mobiliser plus de 12 000 personnes. La violence constitue le cœur de leur mode d’action, et leur dimension pogromiste était ouvertement assumée par certaines de leurs composantes, à l’instar des Shankill Butchers, ou “bouchers de Shankill”.

C’est logiquement dans les quartiers loyalistes que se sont déroulées les tentatives de pogroms, les groupes néofascistes les plus radicaux se sentant portés par l’ascension semble-t-il irrésistible du parti d’extrême-droite Reform UK, devenu première force politique du pays, et autour duquel s’agglomèrent des groupuscules ou des figures telles que Tommy Robinson assumant plus ou moins ouvertement leur idéologie fasciste.

Si la progression de l’extrême-droite irlandaise est réelle, elle demeure pour l’heure plus marginale, en particulier au Nord. Nos camarades antifascistes irlandais ont par ailleurs organisé une manifestation massive en riposte aux émeutes pogromistes à Belfast, rassemblant plus de 20 000 personnes. De la même manière, la ville de Glasgow en Écosse, qui connaît une polarisation comparable incarnée notamment par le derby footballistique entre les Rangers (loyalistes d’extrême droite) et le Celtic (extrême gauche indépendantiste irlandaise et écossaise), a été secouée par des violences racistes et des contre-mobilisations antifascistes de grande ampleur. Si celles-ci semblent avoir été temporairement dissuasives, la situation n’en demeure pas moins inquiétante.

Les événements de ces dernières semaines démontrent à quel point le colonialisme constitue un puissant moteur de fascisation et distille un poison qui place chaque société qui en est affectée devant un choix de plus en plus clair : celui de s’en défaire ou de sombrer dans la barbarie. Dans ce contexte, Tsedek ! réaffirme son soutien à toutes les victimes des attaques racistes et pogromistes de Belfast, ainsi qu’à toutes les organisations politiques et groupes antifascistes républicains d’Irlande.

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