La publication par la France Insoumise d’une photo prise avec la famille de l’historien et résistant juif Marc Bloch à l’occasion de sa panthéonisation a donné lieu à un torrent d’indignation des différentes forces ayant tout fait depuis trois ans pour l’exclure du prétendu « arc républicain”. Outre les habituelles accusations fallacieuses en antisémitisme, il lui a notamment été reproché « d’instrumentaliser la mémoire » à des fins politiques.
Afin de contribuer au débat sur la portée politique de la mémoire, nous publions une partie de la conclusion de notre livre Lutter en rupture, Lutter en solidarité, intitulée « Mémoires vives ».
« […] « La mémoire n’est pas politique ». Parmi les divers slogans proférés par les quelques dizaines de militant·es de Nous Vivrons venu·es perturber notre colloque « Penser le fait génocidaire : Histoire, mémoire, actualité », co-organisé avec nos camarades de l’UJFP à l’occasion des 80 ans de la libération d’Auschwitz, celui-ci mérite qu’on s’y arrête. « Touche pas à la mémoire », proclamaient encore les petits panneaux qu’ils et elles brandissaient devant les près de 300 personnes venues assister de bon matin à la projection du documentaire « Un spécialiste, portrait d’un criminel moderne » consacré à Adolf Eichmann. Parmi celles-ci pourtant, comme parmi les organisateur·ices de l’événement, se trouvaient des descendant·es de déporté·es, de rescapé·es, d’englouti·es, qui pouvaient se prévaloir du fait que la mémoire qu’ils et elles étaient exhorté·es à ne pas toucher était de plein droit la leur. D’ailleurs, qu’est-ce qui rendrait telle personne ou tel groupe légitime ou non à « toucher à la mémoire » ? Pourquoi un Macron, un Retailleau, un Darmanin le seraient-ils, quand nous ne le serions pas ?
Inutile de se raconter des histoires. Parmi les multiples interventions à notre colloque, ce ne sont pas celles sur Auschwitz qui posaient problème aux auteur·rices de ce happening, ni celles sur le génocide des Tutsis ou des Bosniaques. Pas même, sans doute, celle portant sur les génocides liés à la colonisation des Amériques, de l’Asie et de l’Afrique. Ce qui posait problème, c’est que notre effort pour penser le fait génocidaire dans sa pluralité s’étende à notre présent, donc à ce qui se joue aujourd’hui en Palestine. « Touche pas à la mémoire » est l’expression d’une interdiction catégorique de penser la continuité des crimes liés au colonialisme européen, au capitalisme, à la suprématie blanche, dont le génocide à Gaza est l’ultime avatar. Une interdiction de penser cette continuité, quand bien même notre effort se soit situé dans la double exigence de penser à la fois la singularité des génocides nazis, tout en refusant « de faire d’Auschwitz une réalité close sur elle-même, sans résonances ni implications pour le présent ― sans dissimuler les nœuds de complexité que cette double exigence oblige à affronter, et sans pour autant se soustraire à cette obligation », comme l’exprimait notre camarade Olivier Lek Laferrière dans son discours de clôture. « Touche pas à la mémoire », pourrait-on dire, est l’expression d’une interdiction catégorique de penser tout court.
« La mémoire n’est pas politique » donc. Cette affirmation est si manifestement absurde qu’on s’abaisse presque à la contredire. En ce qu’elle désigne le rapport que des individus au présent entretiennent avec le passé, la mémoire est par excellence un objet politique. Un fait politique. Au vu du contexte, celles et ceux qui entonnaient ce slogan entendaient sans doute signifier que la mémoire n’a pas à être mobilisée en vue de défendre un projet politique. Le respect des mort·es exigerait de ne pas les enrôler derrière quelque drapeau, enrôlement sur lequel, par définition, ils et elles n’auraient pas leur mot à dire. Là encore, abandonnons toute fausse candeur. L’étoile jaune arborée le 30 octobre 2023 lors d’une réunion du conseil de sécurité par Gilad Erdan, ambassadeur d’Israël à l’ONU, n’a pas soulevé l’indignation des sionistes. Pas plus que l’accusation adressée à Rima Hassan par Gilles Clavreul, médiocre polémiste du Printemps Républicain, d’avoir initié un « pogrom numérique » pour avoir dénoncé la sanction abusive dont avait été victime un journaliste de France Info ayant rappelé que les prisonnier·ères palestinien·nes, détenu·es hors de tout cadre judiciaire par Israël, étaient également des otages. Pas plus que l’évocation par Emmanuel Macron des « heures les plus indignes de l’histoire » pour défendre les hooligans suprémacistes du Maccabi Tel Aviv, auteurs d’agressions racistes à Amsterdam et de chants affirmant triomphalement : « Il n’y a plus d’écoles à Gaza parce qu’il n’y a plus d’enfants ».
Mais au-delà de cette hypocrisie manifeste, qu’est-ce au juste que cette mémoire censément apolitique défendue par Nous Vivrons, si ce n’est précisément une mémoire morte ? Quel sens conservent les formules devoir de mémoire ou « Plus jamais ça », quand elles sont prononcées par celles et ceux qui chaque jours mettent en œuvre des politiques racistes, organisent des rafles dans le métro, font mourir en mer les exilé·es qui tentent d’échapper à la dévastation provoquée par les guerres et le pillage impérialiste du monde ? C’est précisément cette mémoire que nous refusons, cette mémoire qui, faute d’être actualisée, n’est qu’une autre modalité de l’oubli. Si elle doit être autre chose que l’incantation vide de sens qui permet à l’Occident de se donner bonne conscience, la mémoire doit nous inciter à agir pour empêcher que ne soient reproduits aujourd’hui les crimes d’hier. Et lorsque ces crimes sont reproduits, sous des formes nouvelles, à faire ce que nous pouvons pour les faire cesser, précisément parce que nous avons le souci de nos mort·es, et que leur mémoire est pour nous une mémoire vivante, un appel à la lutte, ici et maintenant. […] »

