L’interruption par des militants pro-palestiniens du concert de Barbara Butch à Grenoble samedi dernier aura provoqué une énième séquence d’instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme à des fins racistes et réactionnaires. Si ce type de polémiques n’ont sans doute qu’un impact très limité sur la société au regard de leur couverture médiatique démesurée, et qu’elles visent avant tout à nous décourager et à nous amener à nous autocensurer à l’avenir, toute une partie de la gauche semble néanmoins décidée à s’y précipiter systématiquement. Sandrine Rousseau a ainsi immédiatement apporté son soutien à Barbara Butch au nom de son combat intersectionnel, et Edwy Plenel a brandi comme un totem le ressenti de la DJ pour justifier un traitement pour le moins insatisfaisant de cet événement par Mediapart.
Or, si une partie de la gauche se précipite à ce point dans chacune des paniques morales que nous tend le système médiatique, c’est largement en raison de la place qu’a pris dans nos espaces de lutte le principe d’écoute et de respect de la parole des concerné·es, souvent posé comme un absolu indépassable. Dans cette perspective, comment répondre quand un·e militant·e sioniste se prévaut de son statut de personne concernée pour expliquer qu’elle perçoit un keffieh, un “Free Palestine” ou un “From the river to the sea” comme une agression antisémite ? Beaucoup dans notre camp se retrouvent démuni·es dans une telle situation.
Alors que les choses soient claires : il ne s’agit pas ici de jeter le bébé avec l’eau du bain. Il est certain qu’une personne concernée par une oppression a des choses à dire sur cette oppression. A cet égard, nous déplorons d’ailleurs régulièrement que soit aussi peu donnée la parole dans des médias censément de gauche à celles et ceux qui sont pourtant les premier·ères concerné·es par le génocide en Palestine, c’est-à-dire les Palestinien·nes, et notamment à celles et ceux qui traitent de la situation en Palestine comme d’un sujet politique et non comme d’une simple question humanitaire, à l’instar de nos camarades d’Urgence Palestine. Pour autant, nous rejetons l’idée qu’un ressenti puisse constituer le critère décisif pour déterminer la nature d’un acte. Il ne peut être qu’un point de départ, parfois indispensable, pour entamer une réflexion, mais ne peut être utilisé comme un argument d’autorité pour clore le débat.
Le cas des Juif·ves est à ce titre particulièrement intéressant pour penser les limites plus générales du concernisme. Car, inutile de se le cacher, la réalité matérielle aujourd’hui en France est qu’une large majorité des Juif·es est sioniste, c’est-à-dire qu’ils et elles adhèrent à une idéologie fondamentalement raciste, colonialiste et suprémaciste, qui s’est réalisée historiquement par le nettoyage ethnique de la Palestine en 1948 (la Nakba), et dont l’aboutissement logique est le génocide à Gaza.
Cette adhésion au sionisme se fait selon des modalités diverses. Les sionistes de droite assument jusqu’au bout les conséquences criminelles de leur idéologie : si le salut d’Israël doit passer par l’extermination ou l’expulsion définitive des Palestinien·nes, ainsi soit-il. Pour leur part, les sionistes de gauche refusent absolument d’admettre que la condition de possibilité de l’existence d’Israël est le nettoyage ethnique, et in fine, le génocide. Ce refus induit chez eux une inconséquence politique fondamentale, et n’est en réalité possible que par un racisme antipalestinien qui tient leur existence pour secondaire par rapport à l’attachement au sionisme. L’évidence de la monstruosité des crimes israéliens rend du reste cette inconséquence chaque jour plus intenable, et pousse les sionistes de gauche à chercher refuge dans divers signifiants creux, dont les conditions matérielles de réalisation concrète demeurent mystérieuses : “la Paix”, “l’Amour”, etc.
Qu’ils et elles soient “de droite” ou “de gauche”, bon nombre de Juif·ves en France aujourd’hui adhèrent ainsi à une idéologie raciste. Or comment imaginer que cette adhésion ne déforme considérablement leur compréhension de l’antisémitisme ? C’est cette distorsion de la réalité qui explique la croyance de plus en plus répandue chez eux·elles que la gauche, en raison de son opposition au génocide, représente aujourd’hui une plus grande menace pour les Juif·ves que l’extrême-droite qui, bien que très largement ralliée au projet sioniste, n’en a pas pour autant abandonné son antisémitisme constitutif.
Ainsi déterminé par leur adhésion à une idéologie raciste, le ressenti des Juif·ves sioniste ne peut pas constituer un critère décisif pour trancher de la nature antisémite d’un propos, d’un geste, d’une action. Cela ne signifie pas pour autant que les Juif·ves sionistes ne sont pas aussi victimes d’antisémitisme – position qui serait aussi absurde qu’indéfendable -, mais que l’expression d’une personne concernée doit s’appuyer sur des faits qui aillent au-delà du simple ressenti, et que ceux-ci peuvent être examinés et discutés. A cet égard, nous attendons toujours la moindre trace d’une parole, d’un acte, d’un geste antisémite (ou d’ailleurs lesbophobe ou grossophobe) dont aurait été victime Barbara Butch de la part des manifestant·es s’étant opposé à son concert samedi dernier.
Enfin, les limites du concernisme vont bien au-delà du seul cas des Juif·ves, même si celui-ci permet assurément de les saisir le plus clairement. Personne ne songerait à prendre pour argent comptant la parole d’un Chalghoumi sur l’islamophobie, d’une Marion Maréchal sur le féminisme, ou d’un Abdoulaye Kanté sur la négrophobie.
Pour aller plus loin sur la question, nous renvoyons à deux textes de nos membres :
Premier concerné, premiers concernés
Dérive antisémite sur les campus, ou malaise sioniste face à la solidarité avec la Palestine ?
