Le samedi 17 octobre, trois dates coïncident. C’est la date qui a émergé depuis plusieurs mois sur les réseaux sociaux pour un mouvement social spontané, dont les bases ont déjà été posées par le mouvement de masse des lycéen·nes ; c’est l’ExisTransInter, marche annuelle pour les droits des personnes trans ; et c’est, comme chaque année, le jour de la commémoration du massacre colonial du 17 octobre 1961 commis par la police française contre les Algériens de Paris. Loin d’être une faiblesse, cette coïncidence fait de cette date un moment de vérité. Cette date-là réunit trois fronts majeurs de la lutte contre la fascisation en cours, qui chacun exige d’être investi par notre camp : la lutte contre la violence du capital et pour la justice sociale, la lutte pour l’autonomie corporelle et la liberté individuelle, et la lutte pour porter la mémoire des crimes coloniaux passés et ouvrir des brèches dans l’ordre colonial et policier présent.
Une date importante pour poursuivre le mouvement social
Depuis maintenant plus de deux semaines, un mouvement lycéen d’une créativité et d’une combativité magnifique secoue le pays. Déjà rejoint·es par de nombreuses facs et beaucoup de leurs professeur·es, iels protestent contre des conditions d’études indignes, l’insalubrité des bâtiments, le manque de professeur·es, les horaires abrutissants, ou la violence du contrôle social exercé à travers Parcoursup. La convergence des facs s’est rapidement imposée comme une évidence : outre la dégradation considérable des conditions matérielles d’étude et la paupérisation sans précédent qui touche les étudiant·es, cette année a vu la mise en œuvre de frais d’inscription différenciés pour les extra-européen·nes : mesure raciste, qui impose un double standard insupportable.
A cette protestation s’ajoute un appel lancé cet été sur les réseaux sociaux à converger autour de la date du 17 octobre pour protester contre la vie chère et les inégalités sociales. Antérieur au mouvement lycéen, cet appel suscite l’espoir d’une convergence globale de notre camp contre les politiques mortifères du bloc bourgeois. Des classes délabrées et surchargées à la hausse des prix à la pompe, les classes populaires paient une même politique au profit des plus riches.
Alors que l’Organisation mondiale contre la torture classe désormais la France au dernier rang des pays européens, soulignant le “risque considérable” de recours à la torture notamment en raison de l’ampleur de la répression policière, le ministre de l’intérieur Laurent Nunez s’enorgueillit de n’avoir donné à ses troupes aucune consigne de retenue. La bourgeoisie radicalisée assume de plus en plus ouvertement d’user de tous les moyens en son pouvoir pour éviter que son hégémonie ne soit remise en cause. Parce qu’elles constituent son ultimes recours, les forces répressives de l’Etat, et notamment la police, s’autonomisent de plus en plus par rapport au pouvoir. Le niveau de répression qui s’abat très majoritairement sur des enfants est proprement hallucinant : mutilations, éborgnement, agressions innombrables, interpellations multiples, passages à tabac, agressions sexuelles. Comme le montre l’omniprésence des slogans antifascistes dans les manifestations lycéennes, nous sommes nombreux·ses à avoir conscience de la gravité du moment.
Si la radicalisation de la répression et l’autonomisation des forces de police figurent aujourd’hui parmi les principaux moteurs de la fascisation de l’État, la fascisation de la société elle-même plonge ses racines dans la résignation sociale et le racisme. Ce mouvement oppose à l’air rance du temps un brutal rappel aux réalités, en imposant au cœur du débat public le traitement raciste des quartiers populaires, la violence d’État, la destruction des services publics. Et pour la première fois depuis de longues années, ce mouvement s’inscrit dans une logique offensive : il ne s’agit pas de s’opposer à une nouvelle mesure, mais bien d’exiger l’amélioration concrète d’une situation que près de 40 ans de politiques néolibérales, poussées à leur paroxysme par les mandats de Macron, aura rendu invivable pour une masse de plus en plus considérable de gens.
D’hier à aujourd’hui : police nationale, milice coloniale
La violence de la répression qui frappe le mouvement s’explique aussi par le fait que le gouvernement ait décidé d’y répondre comme s’il s’agissait d’« émeutes urbaines », euphémisme par lequel le camp réactionnaire désigne en réalité toute révolte des Noir·es et des Arabes de France contre la domination raciste. C’est ce qui explique le traitement d’exception dont font l’objet les lycéen·nes des quartiers populaires, qui sont prioritairement ciblé·es par l’usage massif d’armes mutilantes et le sadisme des agents.
Le fil conducteur avec le 17 octobre réside là : dans la persistance d’une logique coloniale qui traite les descendant·es des colonisé·es comme un ennemi intérieur, auquel les règles ordinaires ne s’appliquent pas. Car le 17 octobre est également un jour de mémoire. Le 17 octobre 1961, la police française réprimait violemment une manifestation en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Près de 200 Algériens furent tués par la police, sous l’autorité de Maurice Papon, en étant jetés dans la Seine. Dans les jours suivants, Papon décidait d’appliquer en métropole les méthodes déjà largement mise en œuvre en Algérie, en internant des milliers d’Algérien·nes dans des camps de regroupement.
Il existe une longue filiation coloniale de la police française, dont la violence s’exerce en priorité contre les populations déshumanisées, avant de s’étendre au reste de la société. Ce glissement est perceptible dans les méthodes de terreur employées par la police pour réprimer le mouvement actuel, on ne peut plus alarmantes : la tentative de noyade sur un lycéen à Belfort, ou l’usage répété de voitures-bélier lancées sur des foules manifestantes. C’est aussi la faiblesse d’un pouvoir qui voit son hégémonie contestée qui explique son recours à une violence aussi déchaînée. Mise en œuvre en priorité contre les populations les plus dominées, la violence de l’État s’abat aujourd’hui sur des groupes qui en étaient jusqu’alors préservés.
La lutte trans, une lutte antifasciste
La lutte contre la fascisation implique de se tenir fermement aux côtés de toutes celles et ceux que l’offensive fasciste a désigné comme ses ennemis principaux. C’est la raison pour laquelle nous ferons de l’ExisTransInter un moment important, car nous savons que la lutte trans est désormais un front essentiel de ce combat. Aux États-Unis, l’administration Trump mène une politique éliminationniste contre les personnes trans, les désignant comme un « fléau à éradiquer », au point que de plus en plus de voix alertent sur le risque génocidaire que courent nos frères et sœurs. Les personnes trans y sont désormais exclues de nombreuses institutions publiques, et la possibilité de faire reconnaître leur genre à l’état civil a été totalement supprimée dans de nombreux États depuis janvier 2025, avec effet rétroactif. En juin de la même année, la Cour suprême a avalisé une loi de l’État du Tennessee qui interdisait totalement les traitements hormonaux de substitution, ouvrant la porte à l’adoption de législation similaires dans d’autres États. La haine anti-trans est aujourd’hui un argument de propagande important du fascisme étatsunien, et de ce fait, du fascisme mondial.
Le cas Trump n’est en effet pas isolé. En Inde, la législation de mars 2025 passée par gouvernement de Narendra Modi constitue un immense recul, en exigeant l’approbation d’une commission médicale pour tout changement d’identité de genre à l’état civil, et en le restreignant aux personnes ayant fait le choix d’une chirurgie de réassignation.
En France, si les figures médiatiques de l’agitation anti-trans, Marguerite Stern en tête, assument désormais sans faux-semblant leur appartenance au camp identitaire, le lobbying transphobe trouve des relais importants chez Les Républicains, mais aussi au sein du bloc central. Durant la campagne des législatives de juin 2024, Macron avait ainsi utilisé les vieux ressorts de la moquerie transphobe comme argument contre le Nouveau Front Populaire, affirmant : « Il y a des choses complètement ubuesques [dans le programme du NFP], comme par exemple aller changer de sexe en mairie ».
Le lobby anti-trans est actif et agressif, comme en témoigne le harcèlement lancé contre la Haute Autorité de Santé en 2025, visant à empêcher la mise à jour de ses recommandations à destination des médecins pour les rendre conforme au consensus scientifique. La HAS a du reste partiellement cédé, décidant de reporter la mise à jour de celles concernant les mineur·es trans – population pourtant particulièrement vulnérable, et pour qui l’accès à des soins médicaux est bien souvent un enjeu vital.
L’offensive transphobe des gouvernements bourgeois et la rhétorique exterminatrice de l’internationale fasciste s’inscrit dans le cadre plus large de la remilitarisation des sociétés occidentales. Celle-ci s’accompagne toujours d’une injonction à restaurer un « ordre moral » patriarcal. L’appel de Macron à un « réarmement démographique » doit être compris dans cette perspective.
La radicalisation autoritaire des États impérialistes conduit ainsi au renforcement du contrôle des corps des femmes, et à l’approfondissement des discriminations contre les personnes LGBTI. La haine anti-trans est la pointe avancée d’une guerre plus générale contre l’autonomie corporelle. Dès lors, les luttes trans ne concernent pas uniquement les personnes trans, mais constituent un front important que notre camp doit impérativement investir.
Tout le monde a une bonne raison d’être dans la rue le 17
Il y a des milliers de bonnes raisons d’être dans la rue le 17 : pour les lycées infestés de rats et de flics, pour la dégradation massive des conditions de travail, la hausse de la mortalité infantile, la paupérisation générale. Pour les humiliations policières, et tous les assassinats policiers, de 1961 à aujourd’hui. Pour celles et ceux qui meurent sur des brancards dans les couloirs des urgences parce que l’hôpital public a été détruit, pour les refus de soins motivés par le racisme ou la transphobie. Pour celles et ceux qui dorment à la rue, pendant que des spéculateurs laissent des milliers de logements vides. Pour les migrant·es qui meurent en mer, assassiné·es par les politiques criminelles de l’Union Européenne. Pour toutes celles et ceux que des armes françaises tuent, du Soudan à la Palestine. Il est temps que nos colères se rejoignent et que nous opposions à cette époque barbare un autre monde. L’aspiration à « quitter l’époque contemporaine », comme le dit le magnifique mot d’ordre qui circule sur les réseaux sociaux, est plus qu’un espoir utopique: c’est une nécessité vitale. Car en face, nos adversaires ont aussi leurs propres rêves : les brutalités de la police ne sont que l’image du monde de mort et de destruction que les fascistes préparent, un prélude de la sauvagerie généralisée qu’ils déchaînent partout où ils sont au pouvoir. Il est plus que temps d’ouvrir la voie à un autre monde: sinon, c’est ce monde-là qui aura raison de nous.
