A l’occasion des fêtes de Tishri, nous publions cet article qui questionne les conditions de perpétuation de la tradition juive, à l’aune des obstacles historiques qu’elle a dû surmonter.
Une fois n’est pas coutume, le temps est venu de vous conter une histoire juive.
À la veille de Rosh Hashana, au commencement du jugement d’Israël, Rabbi Israël Ben Eliezer, le Saint Baal Shem Tov, se sentait étrangement abattu. Depuis sa maison du shtetl de Mezibozh, il savait que toutes ses forces lui seraient nécessaires pour plaider auprès du Trône de Gloire en faveur de Juifs égarés.
Soudain, surgit une voix qui lui vint du néant.
« Est-ce vous, Rabbi Israël Baal Shem Tov ? N’étiez-vous pas hier un géant de la Torah, un Saint puissant et respecté ? N’auriez-vous pas rapetissé, désormais réduit à l’état de vieillard ? Je viens à vous au nom du véritable Messie, afin que vous puissiez vous repentir et espérer une mince part dans le Monde à venir. »
Le Baal Shem Tov fut ébranlé. De la ferveur de ses adversaires rabbiniques, de l’arrogance des seigneurs polonais, rien n’égalait cette audace. Il invita celui qui portait cette voix à venir prier avec lui. Mais l’homme refusa. Il ne priait plus avec les autres, clamant que leurs prières impures éclaboussaient la terre.
Il se nommait Yankel. Enfant, il avait reçu la meilleure éducation du shtetl, espérant devenir rabbin, ou mieux, juge. Sa Bar-Mitsva passée, on l’envoya là où le progrès semblait attendre, dans une plus grosse ville. Mais la gloire ne vint pas. L’étude ne faisait plus de lui un prodige, son orgueil lui attira le mépris des autres élèves, et l’érudition semblait tarir dans son esprit. Il ne lui restait qu’une solution : s’enfoncer davantage dans l’étude et dans la prostration. La vie au-dehors s’étant elle-même mise à le torturer, Yankel craignait que son existence ne soit vaine et qu’elle ne tombe dans l’oubli.
A la honte d’être si peu d’un homme et si peu d’un juif, rien ne l’apaisait ; on le trouvait sur les bancs de la synagogue, dans les heures lentes de la solitude.
« Pourquoi la Torah ne me remplit elle pas de joie ? Devrais-je en lire toutes les paroles, tous les commentaires ? » Il étudia douloureusement, mais rien n’y fit. Ses études lui semblèrent une farce, sa personne une imposture.
« Choisis la vie afin que tu puisses vivre. » Les paroles de Moïse, que son mérite nous protège, résonnèrent en lui. Ne sachant comment choisir la vie, le lendemain il quitta son village et partit le plus loin qu’il put.
Un jour, dans le naufrage de ses pas, il rencontra un sage ayant acquis une certaine réputation.
« J’ai perdu la lumière, la chaleur de la Torah, la précieuse sagesse de nos textes sacrés semble m’être interdite. » Le sage l’écouta et l’heure du shabbat venue, il l’emmena hors de la ville, dans la forêt. Là, Yankel découvrit une cabane de torchis abandonnée. Lorsque s’ouvrit la porte, il découvrit une somptueuse synagogue. En son sein s’élevait le plus beau des cantiques, d’une telle grandeur que Yankel sentit son âme à l’ouvrage d’une tâche sacrée. Ces saintes âmes avaient quitté le monde et étudiaient désormais dans l’Académie Céleste du monde à Venir. Leur synagogue siégeait dans le Jardin de la Création. Les sages lui firent part de la tâche sacrée, par des pensées concentrées de sainteté et de prières, d’élever les étincelles de la création pour mettre fin à leur long exil.
Alors Yankel suivit les pratiques austères de son maître ; il n’était question de manger qu’à shabbat, de n’étudier que la Torah. Il attendait, brûlant en vain, d’écouter à nouveau le Cantique du Monde à Venir, mais le désir et les doutes revinrent ; il brisa les enseignements de son maître.
« Le péché à nouveau se fit place en moi, pensa Yankel. Je n’aurai pas ma place au ciel. »
Ainsi défait, il retourna dans les profondeurs de la forêt, espérant y être englouti. C’est là qu’il rencontra le Baal Shem Tov.
« En votre puissante présence, le profane semblait se dissoudre, les anges chantaient et l’écho des rires du Messie retentissait sur les égarés, se lamenta Yankel. Vous m’aviez alors enseigné que le jeun et les mortifications de la chair étaient des péchés. »
« J’ai cherché la lumière divine de la Torah et du Saint, Béni Soit-Il, d’une vaine manière. Je me mis à rechercher mes pensées impures et au lieu de dépérir d’échouer à les chasser. À ce moment-là, vous m’aviez accablé de les détourner à mon intérêt, d’interpréter la Loi au service d’une rédemption personnelle. Mais que penser d’une Rédemption que tant de Juifs pensent différemment ? Faut-il plisser les yeux nuit et jour devant les fines distinctions des lettres du Talmud ? »
Le Baal Shem Tov, lui, accomplissait bien des miracles. Un jour, celui-ci se rendit à la Cour Céleste ; il ne cherchait plus à plaider au nom des Juifs, l’heure était trop grave. Il erra dans le palais du Monde à Venir, déterminé à convaincre le Messie tant attendu de déverrouiller le sort du monde et d’accélérer la Rédemption. Lorsqu’il le trouva, entre les livres qui ne sont pas encore écrits, celui-ci pleurait au pied de son lit, les oreilles inondées des douleurs de son attente.
Pourquoi restait il sans rien faire ? Le Messie répondit que le temps n’était pas venu ; les hommes ignoraient encore les enseignements du Baal Shem Tov. L’âme troublée du sage retourna auprès de ses disciples.
Si telle était la Solution pour la Rédemption, Yankel se mit à l’ouvrage, aussitôt il partit. Mais l’éloignement eut raison de lui. Comment convaincre tous ces Juifs ? Dans l’incertitude de la vérité, assailli par ceux qui refusaient de voir en son maître la solution à l’urgence de la Rédemption, Yankel se mit à nouveau à souffrir de la Loi, à en douter, à la trouver imparfaite, elle qui exigeait des sacrifices sans certitude de salut.
Le responsable de l’auberge dans laquelle il résidait vint le voir. Il lui dit que dans le chemin de la libération les apparences pouvaient être trompeuses ; ce qui semblait impur pouvait cacher du sacré, et ce qui semblait sacré pouvait cacher de l’impureté, comme l’avait professé Sabbataï Tsevi, célèbre prétendant messianique du XVIIème siècle, héritier des souffrances marranes après l’expulsion des juifs d’Espagne.
La rumeur courait que l’âme de Sabbataï Tsevi s’était réincarnée en la personne de Jacob Frank. Si la Rédemption devait venir par le péché, alors transgresser la Loi devenait nécessaire pour accélérer la Venue du Messie. Frank clamait, contrairement à bien des messies, que le Salut ne viendrait pas du respect de la Loi, ces interdictions devraient être oubliées et la morale souffreteuse de tous ces siècles passés devait s’écrouler : la Rédemption ne s’attendait pas, il fallait détruire ce qui lui faisait obstacle.
Que penser des miracles du Baal Shem Tov qui ne parlent jamais du lendemain ? Celui qui est sauvé le jour d’un miracle retourne à sa misère et son labeur. Comment saisir les secrets de la Cour Céleste ? Sa vie durant, Yankel avait couru derrière les ombres dansant sur la grotte de ses interprétations ; mené ainsi à ce qu’il pensait comme la lumière du soleil de midi, ses yeux n’en supportaient pas l’éclat.
Pourquoi la Rédemption n’était-elle pas encore venue ? D’innombrables générations s’étaient écoulées depuis que la Torah avait été révélée à notre Maître Moïse sur le Mont Sinaï, et Israël avait été béni par ses nombreux savants. De toute cette sagesse, pourquoi souffrir encore ? On lui avait toujours enseigné que cela était dû aux nombreux péchés. Mais les Juifs commettent ils tant de péchés? Yankel fut honteux de se demander si Reb Jacob avait raison—désireux d’arracher un sens à son destin, il rejoignit avec ravissement la compagnie de frères et sœurs du Reb Jacob Frank.
Mais les juifs aux alentours étaient méfiants de pratiques qu’ils jugeaient hérétiques et l’agitation remonta aux oreilles de l’évêque Dembowski. Lorsque celui-ci interrogea Yankel, il comprit que les Juifs adeptes de Frank rejoignaient sa position favorable à la destruction du Talmud. Il ordonna que les livres du Talmud soient brûlés et les frankistes, alliés du pouvoir catholique, se rangèrent à ses côtés.
Yankel prit part aux autodafés. Il mena les soldats de l’évêque et parcourut les villes, profanant les maisons d’études et les synagogues de ceux qui avaient été les siens. Lorsque ceux-ci essayèrent de résister, de cacher leurs exemplaires des livres sacrés, Yankel les dénonça, se faisant lui-même l’un des exécutants de la traque. La destruction du Talmud était devenue sa quête sainte, l’instrument de Jacob Frank, allié de l’Église catholique. Les livres tous brûlés, bientôt, les disciples du frankisme se diluèrent dans la foi catholique.
Ainsi, à nouveau seul, encore là à penser la Rédemption telle qu’il l’avait cherchée toute sa vie durant et n’ayant plus rien à sacrifier, il retourna vers son vieux maître, le Baal Shem Tov. Peut-être qu’une part de lui espérait le miracle sans lendemain des Jours de Fête ? Peut-être ne savait-il plus quoi transgresser, les livres ayant tous été brûlés ? Yankel regarda les ombres du soleil de minuit dans les yeux du vieillard. Peut-être celui-ci aurait quelques histoires talmudiques à lui raconter à propos de tout ce sang versé au nom d’une éternité qu’il avait pensé seul.
Malgré toutes ses transgressions, Yankel était encore en vie après la fermeture des livres divins, celui de la vie et celui de la mort, lors de Yom Kippour. Avait-il bien fait ? Était-il dans le juste ? La parousie extatique n’arrivait pas.
Assis dans le noir de ses crimes, à l’ombre des prochaines fêtes et célébrations juives, alors que Yankel ne se sentait pas de se présenter devant la communauté, j’aurais aimé lui raconter cette autre histoire, afin qu’il laisse au Baal Shem Tov le repos suffisant pour plaider notre cause.
À la veille de Pourim, dans une contrée non loin de celle de Yankel, dans une année que peu de mémoires peuvent citer, le rabbin d’un petit ghetto reçu un dilemme impensable. Le pouvoir politique qui régnait alors sur les terres de sa communauté voulait qu’il lui livre dix Juifs à sacrifier en réparation des dix fils d’Haman pendus par A’hashverosh, le roi perse de l’époque.
La question qui se posait était la suivante : pouvait-on en sacrifier quelques-uns pour les sauver tous ? Bien entendu, personne ne se sentait de décider, encore moins le rabbin.
« Que faire, Rabbi, pour ne pas tous nous condamner ? »
Que faire ? Il est vrai que nous n’avons rien pour décider d’un tel dilemme. Ne pas sauver une vie en danger est le pire crime que l’on peut commettre, tout autant que de ne pas participer à la continuité de la communauté…
Le Rabbi s’enferma dans les profondeurs du passé afin de répondre à une question qui n’était liée ni à D.ieu ni à Sa Loi, mais seulement à la mort. Interrogeant les nombreux sages qui peuplent notre histoire, le rabbin trouva chez le Rambam, qui avait la réponse à tout, que « nulle communauté ne doit sacrifier un de ses membres en ultime recours. Ainsi, il est préférable que tous périssent plutôt que d’offrir à l’ennemi, aussi impitoyable soit-il, un seul de nos fils. »
« La Loi est merveilleuse, lui répondit le Rabbi, la Loi est lumineuse. Hélas, nous voilà confrontés non pas à des idées, non pas à la beauté, mais à la destinée d’une communauté. »
Le Rambam, ayant même pensé aux situations qu’il ne pouvait prédire, lui répondit une dernière fois qu’il avait le droit de débattre de son jugement. Comme toute loi de la tradition juive, elle devait être débattue et témoigner d’une controverse, afin que soit tranchée la décision. Mais il ne fut d’aucune aide car de toutes les tragédies qu’il ne pouvait prédire et auxquelles il avait pourtant pensé, nulle n’était un pareil désastre. Si ce n’était pas dix, ce serait tout le monde.
C’est ainsi que le rabbin continua sa quête de réponse auprès des sages de sa génération, celle des autres n’ayant pas pu l’aiguiller. À chaque réponse, toutes insuffisantes à ses yeux, voici quelle était la sienne : « Tu m’as beaucoup appris, mais ce n’est pas assez. Tu ne m’as pas enseigné d’envoyer dix Juifs à la mort pour en sauver mille. Dois-je les condamner, les laisser massacrer pour sauver l’honneur juif, l’âme juive ? Elle qui ne peut mourir, mais qui mourra quand même. »
C’est ainsi qu’après avoir épuisé toute la tradition, le pauvre rabbin du ghetto se retrouva devant le Baal Shem Tov, le plus humain et fraternel de tous, celui-là même qui accueillit Yankel. Celui-ci, sans un mot, se mit à chanter. Ce chant n’était connu de personne, pas même des séraphins, des anges et des êtres qui existaient bien avant l’existence d’Adam.
A cette étrange réponse, le rabbin du ghetto alla frapper à la porte de l’adversaire principal du Besht : le Gaon de Vilna. Le Gaon eut une réponse bien plus raisonnée à la question qui n’avait pas de réponse. Il lui glissa, un par un, dix petits bouts de papier. L’un après l’autre les bouts de papier annoncèrent : Eliyahou, Eliyahou, Eliyahou… Dix fois, le Sage avait écrit son propre nom. Face au choix de celui qui devait être sacrifié, le rabbin ne pouvait que se choisir lui-même.
« Mais ce n’était pas une solution ! interrompit Levi Yotzhok de Berditchev, un Juif n’est jamais seul. » Si le rabbin disparaissait, c’était toute la communauté qui disparaîtrait en portant le lourd fardeau de l’avoir laissé se rendre à l’ennemi.
C’est ainsi qu’au petit matin le rabbin du ghetto revint devant sa communauté et lui déclara :
« L’ennemi nous tuera – mais nous ne serons pas ses victimes ; nous resterons ensemble et ensemble nous lui ferons face comme un seul corps parcouru d’un même souffle. » Il pressa alors le pas pour se rendre devant le roi. Et un à un, chaque Juif de ce ghetto le rejoignit. D’un pas décidé et fier, ils avancèrent vers le château. À leur procession, s’ajouta alors un chant, ou plutôt un nigun, celui-là même que le Baal Shem Tov avait chanté quelques heures plus tôt. Et soudain le rabbin remarqua avec une joie mêlée d’effroi que la communauté était plus nombreuse qu’il le croyait ; de partout des Juifs s’en vinrent se joindre à eux. De Babylone et puis d’Espagne, de Provence et du Maroc, ils quittaient le Talmud, abandonnaient les Tossafot, délaissaient les récits, les écrits et les légendes pour assister à ce drame de l’histoire, pour accompagner et s’éteindre dans un destin funeste. Certains même quittèrent leur doux repos pour s’en venir dans ce ghetto, chanter avec ces Juifs qui s’avançaient vers la mort.
La fin du conte est trop douloureuse pour être racontée. Tout ce qui subsista du rabbin, de son ghetto et de toute la tradition qui les accompagnait jusque-là ne put alors que se chanter. Le chant dépasse la mort, la fin des temps et perdure même au-delà des charniers de mémoire. Peut-être était ce là le chemin de l’erreur ?
À mes mots, Yankel, toujours à l’ombre, mais, à ma grande surprise, bien présent à la lecture du conte que je viens de vous conter, rétorque : « À quoi bon se rendre à l’abattoir ? À quoi bon chanter si ce n’est que pour guider sa communauté vers la fin ? »
Yankel a raison. Que lui répondre aujourd’hui ? Ici s’étend la liste interminable des juifs de nos jours qui ont convoqué nos Sages pour leur arracher la justification de crimes inexprimables. Pour tel, le Tribunal Céleste encourage le volcan destructeur de crimes pensés comme saints et pour un autre, notre destin est ainsi fait qu’il ne pourrait venir que de D.ieu.
Le château ouvre ses portes à Kippour, quels noms ont été écrits sur le papier qu’on nous tend ?
Pauvre rabbin qui ne demandait pas que l’ennemi soit renversé ou que les ordres soient révoqués. Il n’imaginait pas que la Rédemption finale nous parvienne ; il cherchait une solution contre la disparition, pas l’avènement du salut. Chacun des grands sages de notre tradition tentèrent de lui répondre, les uns pour l’obliger à se conformer à sa longue tradition, et quelques autres pour que cette même tradition ne disparaisse pas avec lui. Ainsi est posée la question en même temps que l’incapacité d’y répondre. Car la tradition, d’elle-même, ne sait pas répondre à sa propre disparition.
Le Besht choisit de chanter, car quels mots auraient pu nous convaincre ? Aujourd’hui encore, force est de constater que cela ne suffit pas. Hier déjà, cela ne suffisait pas. Car si le chant se prolonge jusqu’à la fin des temps, comme le veut le conte, encore faut-il que nous fassions vivre notre tradition, afin que ceux qui en héritent puissent à leur tour l’entendre.
Si certains ont disparu avant nous, est-ce pour que nous disparaissions à notre tour ?
Cher Yankel, si cette histoire t’est parvenue, c’est bien que tout n’a pas disparu. Si, alors que les livres ont brûlé, alors que la communauté a été tuée, alors que nous l’avons oublié, il nous reste encore quelque chose aujourd’hui, est-ce pour nous enseigner à tout abandonner ?
Est-ce pour nous enseigner à nous laisser porter vers la disparition de notre tradition dans l’aliénation et l’assimilation à un projet ethno-national capable de commettre les pires atrocités ?
Alors que la tradition ne peut jamais répondre quant à sa propre disparition, alors qu’elle ne sait pas répondre au rabbin du ghetto, quand il n’y a pas d’issue, c’est donc bien à nous de ramasser les petites miettes qui nous restent pour les transformer en brasier.
À nous, héritiers d’une tradition qui se meurt, d’endosser la lourdeur du fardeau qui pesait sur les épaules du rabbin, sur celles de Yankel et sur celles de chaque génération qui réussit à porter son histoire et sa bibliothèque jusqu’à nous.
Pour que le chant de notre saint Baal Shem Tov ne devienne pas l’hymne des tortionnaires de notre histoire et même s’il l’était devenu, sortons les rares braises encore fumantes vers ce qui vient.
Adam et Rivka

